POLOGNE


POLOGNE
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Située dans la vaste plaine de l’Europe septentrionale où les limites naturelles ne sont guère constituées que par des cours d’eau qui coule vers le nord, la Pologne a été jusqu’à nos jours un lieu de passage, attirant les grandes migrations humaines et les offensives militaires des conquérants. Elle a été le champ de bataille où s’affrontèrent, à travers les siècles, non seulement les Slaves, les Germains et les Scandinaves, mais aussi – ce qui aggrava singulièrement son sort – les Slaves occidentaux et orientaux. Les rapports des Polonais avec les Tchèques, les Ukrainiens, les Biélorusses et les Russes ont souvent été tendus, parfois même ouvertement hostiles, comme en témoignent les guerres et les variations de frontières auxquelles les camps en présence n’ont cessé de se référer par la suite pour justifier leurs revendications ou leurs annexions. De plus, en dépit de la parenté des langues et, dans une certaine mesure, des civilisations, ces peuples se sont opposés, au cours de leur évolution, sur les plans politique, religieux et culturel. Comment obtenir une compréhension profonde et une entente solide entre la « république nobiliaire », le catholicisme lié depuis toujours au sentiment national, l’occidentalisation précoce et le fier individualisme des Polonais d’une part, et la monarchie autocratique, l’orthodoxie antipapiste et soumise aux volontés de l’État, l’isolement au moins relatif et les tendances « russificatrices » de la Moscovie, puis de l’Empire des Romanov, d’autre part?

L’ensemble de ces traits originaux explique en partie le fait que la Pologne ait, plus peut-être que tout autre pays au monde, connu une destinée aux contrastes saisissants et aux péripéties dramatiques, dont ses érudits tendent à reculer les débuts vers des époques assez anciennes pour établir avec autorité les fondements de sa situation actuelle. À l’intérieur de chacune des grandes époques de l’histoire, elle a traversé des phases successives de puissance et de déclin, d’unité et de division, d’expansion et de rétrécissement allant même jusqu’à sa disparition en tant qu’État pendant plus d’un siècle. Chaque période d’éclat l’a entraînée vers des prétentions démesurées qui l’ont conduite à la ruine. Mais, pendant chaque période sombre, elle a su garder jalousement, malgré les pressions et les persécutions, sa langue et sa culture, sa foi et sa conscience nationale, les sympathies que lui valaient l’étendue de ses malheurs et les plaidoyers de ses émigrés.

Reconstitué à l’issue de la Première Guerre mondiale, l’État polonais retrouvait une fois encore des populations hétérogènes, un régime instable et contesté, un territoire difficile à défendre, des voisins mal disposés qui n’ont jamais admis sincèrement son existence. Il a d’autant moins su choisir entre le péril allemand et le péril russe que chacun d’eux s’incarnait dans un régime et une doctrine jugés inacceptables, et que sa confiance dans l’aide occidentale était très ébranlée. Atteint le premier par la nouvelle guerre mondiale, rayé à nouveau de la carte européenne et soumis aux épreuves les plus terribles, il s’est retrouvé en 1945 – ce n’est pas le moindre paradoxe – dans les frontières qui étaient les siennes près de mille ans auparavant. Mais, cette fois, il a choisi (ou les Alliés l’ont fait pour lui), contre l’éventualité d’une revanche allemande, l’appui de l’Union soviétique et, avec celui-ci, l’adoption de l’idéologie et des institutions de son voisin de l’Est.

Entièrement occupée après la Seconde Guerre mondiale par les armées de l’U.R.S.S., la Pologne se trouva replacée, par la volonté des Alliés, dans de nouvelles frontières: la ligne Oder-Neisse à l’ouest, la ligne San-Bug à l’est. Il lui fallait s’adapter aux nouvelles conditions de son existence nationale, avec l’énorme effort de reconstruction, le gigantesque transfert des populations, la restructuration sociale et les transformations économiques qui s’y rattachaient. Ces frontières, avec un littoral de 524 kilomètres, étaient, sous l’angle géopolitique, certainement les plus favorables de son histoire; mais, outre la perte douloureuse de ses territoires à l’est au profit de l’U.R.S.S., cela entraînait une dépendance complète par rapport à son voisin oriental, ce qui, à défaut d’une révolution sociale authentiquement autochtone, imposait au pays un bouleversement de son style de vie ancestral, de son climat politique, de ses structures socio-économiques, tout cela réalisé à travers tâtonnements et improvisations.

Sur le plan politique, après l’isolement du gouvernement légal en exil à Londres que les Alliés devaient cesser de reconnaître en l’été de 1945, le pouvoir se trouva par la force des choses entre les mains d’hommes de confiance de l’U.R.S.S. sortis de clandestinité ou arrivés en Pologne avec l’Armée rouge. Le nouveau Parti communiste (Parti ouvrier polonais), recréé à cet effet en clandestinité, installa, après l’écrasement en 1947-1948 de toute opposition légale, un régime autoritaire, s’inspirant de l’exemple stalinien. En dépit de l’acceptation formelle du pluralisme des partis et de la remise en vigueur de la plupart des dispositions de l’ancienne Constitution démocratique de 1921 (complétée en 1947 et remplacée par une Constitution nouvelle en 1952), toute trace des anciens modèles institutionnels polonais se trouva plus ou moins catégoriquement rejetée, mais ceux-ci furent plus tard (1971-1988) rétablis en partie ou du moins évoqués. Le maintien du système parlementaire et la coexistence formelle de trois partis du gouvernement (communiste, paysan et démocrate), ainsi que d’autres petits groupements tolérés, censés représenter les courants catholiques – tous ayant une plate-forme électorale commune sous forme du Front d’unité nationale et, depuis 1981-1982, du Mouvement patriotique et de la renaissance nationale (P.R.O.N.) –, n’ont pas empêché la domination d’un « parti monopolistique » (selon la terminologie de Raymond Aron dans Démocratie et totalitarisme ). Ce parti, à fort appareil bureaucratique, bénéficiait du monopole du pouvoir, sans contrepoids. Un tel régime « unidimensionnel », capable parfois d’initiatives dynamiques, surveillant l’ensemble des informations, monopolisant la presse, domina désormais toute la vie socio-politique de la nation, y compris les syndicats uniques. Les années quatre-vingt y apportèrent des modifications certaines. Bien que l’article 71 de la Constitution de 1952 garantisse les libertés fondamentales classiques (expression, presse, réunions, etc.), le parti détermine seul les valeurs que les masses doivent servir et choisit seul les buts proposés à leur action; des restrictions sévères de ces libertés devaient s’ensuivre fatalement. Seule l’Église catholique lutta assez efficacement contre les tentatives constantes de son asservissement et devient une force morale, mais aussi institutionnelle, considérable. La nouvelle Constitution de 1976 n’améliora pas la situation et souleva des oppositions de plus en plus massives.

Sur le plan économique, les nouveaux gouvernants ont su réaliser deux réformes capitales: en 1944 la réforme agraire et en 1946 la nationalisation de l’économie. Une planification rigide fut introduite. Bénéficiant de l’enthousiasme de la population pour l’œuvre de la reconstruction, les gouvernants ont pu assez rapidement reconstruire les villes détruites, remettre en marche la vie économique et assurer un développement industriel spectaculaire. Mais des crises économiques graves s’ensuivirent à plusieurs reprises, non sans répercussions politiques (révoltes ouvrières sanglantes à Pozna en 1956 et sur le littoral baltique en 1970-1971); au bas niveau de vie des masses, aux déficiences de distribution, aux disproportions entre l’augmentation des moyens de production et celle des articles de consommation s’ajoutait une opposition contre les séquelles du stalinisme.

Les essais réitérés de trouver une « voie polonaise vers le socialisme » (1946, 1956, 1980-1981) aboutirent finalement, sur le plan politique, au maintien de l’alignement généralisé sur le prototype russe, mais avec de nombreuses exceptions. On constate un certain désarmement politique des masses atomisées en face du parti et un manque de contrôle populaire authentique malgré les réformes politiques qui ont suivi les soulèvements populaires de 1956, 1970-1971 et 1980-1981. Les conquêtes culturelles (avant tout dans les domaines de l’alphabétisation et de l’édition) semblent indéniables; mais l’économie n’a pas encore trouvé une ligne directrice assurant au pays des assises stables et à la population un bien-être raisonnable.

1. Données naturelles

Le territoire et ses avatars

La Pologne est l’État d’Europe qui, après la Seconde Guerre mondiale, a subi les modifications les plus profondes, dans ses frontières, ses structures, ses assises, dans sa population et son économie. Après le quatrième partage de son histoire, divisée entre l’Allemagne nazie et la Russie stalinienne, la Pologne renaît, en subissant une translation d’est en ouest. Elle abandonne les provinces continentales, à l’est de la ligne du Bug, du district de Wilno au nord aux Carpates au sud, en passant par la Galicie et la ville de Lwów. Elle gagne la partie méridionale de l’ex-Prusse orientale, la ville libre de Gda sk (Danzig), les territoires ex-allemands de la Baltique aux Sudètes, de la Poméranie à la Silésie, jusqu’à la ligne Oder-Neisse (Odra-Nysa), désignés après la guerre sous le nom de « territoires récupérés » et depuis quelques années par l’expression de « territoires occidentaux ». Au total, les gains territoriaux ne compensent pas tout à fait les pertes: la superficie de l’État polonais passe de 390 000 kilomètres carrés en 1939 à 312 000 en 1945, mais la richesse naturelle des régions acquises (littoral baltique, bassin houiller de Silésie) l’emporte de beaucoup sur celle des régions perdues. Cette réorganisation des fondements de la nation polonaise s’accompagne d’un gigantesque transfert de population et de peuples: les Polonais des territoires cédés à l’U.R.S.S. colonisent les territoires occidentaux autrefois occupés par 3 millions de Germaniques qui fuient ou sont expulsés. Des régions centrales – Varsovie, face="EU Caron" ゲód ぞ, Pozna –, la population émigre vers les régions désertes, nouvellement acquises. Plusieurs dizaines de milliers de Polonais enfin sont rapatriés de l’Europe de l’Ouest. Si l’on tient compte des pertes énormes et douloureuses que subit le pays durant la guerre – il eut le triste privilège d’abriter les plus terribles camps de la mort, et le chiffre total des disparitions dépasse 6 millions d’hommes et de femmes –, nul pays en Europe n’a subi une telle transformation démographique: de 34 millions d’habitants en 1939, la population passe sur le nouveau territoire à 28 millions en 1945.

Une vaste plaine

Pologne signifie « plaine »: plus des neuf dixièmes du territoire de l’État s’étendent à moins de 200 mètres d’altitude sur des espaces presque parfaitement plats et monotones parcourus par les grands fleuves qui se jettent dans la Baltique. Le climat est continental, avec des hivers longs et rigoureux et de faibles précipitations.

Les hauteurs et les lacs baltiques

Au nord, une première grande région est formée par ce qu’il est traditionnellement convenu d’appeler les « croupes baltiques ». Il s’agit de hauteurs, de collines au modelé et à la disposition anarchiques, formées par les dernières lignes morainiques déposées par l’inlandsis scandinave au cours de son retrait vers le nord: plus les stades sont récents, plus le relief est vigoureux et l’hydrographie indécise. Disséqué par de nombreux cours d’eau encore mal hiérarchisés, séparés par des bassins lacustres, marécageux ou mal drainés, donnant par places des pentes assez abruptes et se dressant jusqu’à 300 mètres d’altitude, ce pays est couvert de forêts de pins et de bouleaux entre lesquelles les hobereaux prussiens (junkers) avaient établi de grands domaines. Les exploitations d’État qui leur ont succédé orientent l’économie rurale de cette région peu peuplée vers l’élevage intensif. La pisciculture donne de bons rendements dans le pays des lacs de Mazurie. Les investissements sont dirigés vers l’équipement touristique et vers la côte.

La grande plaine centrale

Plus plate, plus monotone, la plaine centrale se compose d’éléments morphologiques qui datent des premières phases de retrait de la glaciation: débris de moraines anciennes et dégradées, interfluves et terrasses fluvioglaciaires, larges sillons formés par les « vallées primitives », vastes étendues sableuses appelées pradoliny (en allemand: Urstromtal ). À l’est de la Vistule (Wisla) s’étend la Mazovie (Mazowsze), à l’ouest la Couïavie (Kujawy) et la Grande Pologne: zones d’agriculture traditionnelle (seigle et pommes de terre) exigeant amendements et engrais, mais surtout carrefour de communications et cœur historique de la vieille Pologne, le plus anciennement urbanisé, où l’armature des villes est dominée par Pozna , face="EU Caron" ゲód ぞ et la capitale, Varsovie.

Le système montagneux du Sud

Le tiers méridional du pays comprend deux ensembles montagneux formant les frontières et un piémont vaste et varié. Le substratum

y affleure, pointements de roches anciennes ou couverture secondaire et tertiaire plissée ou, au contraire, peu dérangée. Presque partout, les traces glaciaires sont effacées, et les placages alluviaux et de loess confèrent à la plupart des régions définies par la géographie physique l’allure de « bons pays »: zones d’agriculture intensive, sur la base des céréales (blé, orge) et de la betterave à sucre, favorisée en outre par des caractères climatiques plus méridionaux. Il s’agit, à l’ouest, des collines et plateaux de Petite Pologne, de la haute et de la basse Silésie parcourus par l’Odra navigable; à l’est, du piémont carpatique s’étendant jusqu’à la Vistule et des deux bassins sédimentaires de Lublin et de Sandomierz. Entre les deux, la trouée de la Vistule supérieure et de Silésie-Moravie offre un beau passage vers les plaines danubiennes. Les montagnes se composent de deux séries de massifs; à l’ouest, les monts des Géants (Sudètes), montagne ancienne faisant partie du quadrilatère bohémien et dont la Pologne possède le versant septentrional: sommets et plateaux d’altitude moyenne coupés de bassins et disséqués par les affluents de l’Odra; à l’est, la partie externe de l’arc carpatique formée de chaînons de flysch et de grès fortement plissés, les Beskides occidentales, couvertes de belles forêts, trouées de clairières, avec le centre de sports d’hiver de Zakopane. Ces montagnes et leur large avant-pays concentrent plus du tiers de la population de l’État et sont parmi les régions européennes les plus riches en mines: bassin houiller de Silésie; fer de Cz きstochowa; minerais non ferreux (cuivre, plomb et zinc), minerais chimiques (soufre) alimentent une des plus fortes concentrations industrielles et urbaines de l’Europe de l’Est.

2. Histoire jusqu’en 1945

Les origines de l’État polonais

Les recherches archéologiques, très développées depuis quelques décennies, ont démontré l’ancienneté de la présence humaine sur le territoire de la Pologne actuelle, notamment dans les régions de Cracovie, de Pozna et de Wroc face="EU Caron" ゥaw, puisqu’elles la font remonter au Paléolithique. La continuité de certains traits de civilisation, attestée par les découvertes, conduit les spécialistes polonais à affirmer l’existence d’un peuplement protoslave dès le IIIe millénaire avant J.-C. Le versant nord des Carpates aurait même été le plus ancien habitat (connu) des Slaves, à partir duquel s’est opérée leur « diaspora » au cours des IIe et Ier millénaires. Du contact de ces Slaves primitifs avec les peuples voisins ou les envahisseurs temporaires (Baltes, Germains, Celtes, Scytho-Sarmates) sont nées les civilisations lusacienne et poméranienne (env. 1550-env. 200 av. J.-C.: fouilles du site de Biskupin, près de Gniezno, depuis 1934; fouilles de Michalin, près de W face="EU Caron" ゥoc face="EU Caron" ゥawek, depuis 1961), remarquables par leurs ustensiles en terre cuite et par leurs urnes funéraires à visage. Placé sur la « route de l’ambre », le territoire polonais s’ouvre à la civilisation de l’Empire romain, avant d’être traversé par les grandes invasions. Du VIIIe au Xe siècle, à la faveur d’une reprise des activités commerciales dans le centre de l’Europe, qui stimulent l’agriculture et l’artisanat, les tribus groupées autour de leurs castra se rassemblent en quelques ensembles dominés par les plus puissantes d’entre elles: les Vislanes en Petite Pologne autour de Cracovie; les Polanes en Grande Pologne autour de Gniezno et Pozna ; les Slézanes en Silésie autour de Wroc face="EU Caron" ゥaw et Opole.

C’est de Grande Pologne qu’est partie l’unification, au profit de la dynastie des Piast, nom que la tradition attribue au paysan qui aurait renversé le tyran Popiel et l’aurait laissé périr dans la tour des Souris à Kruszwica. L’artisan de l’unification est son descendant Mieszko Ier (960-992), qui épouse la fille du duc de Bohême et, peut-être sous son influence, décide en 966 de se faire baptiser et de convertir ses sujets au christianisme. La Pologne entre ainsi dans la chrétienté romaine, peu avant que la Russie kievienne se tourne vers Byzance. Si la Pologne se place dans l’obédience de Rome, c’est aussi pour entraver les ambitions politico-religieuses du Saint-Empire. Elle doit reconnaître la suzeraineté de l’empereur, mais elle tend de toutes ses forces vers l’indépendance de fait. Mieszko laisse un État dont la population est estimée à un million d’habitants et dont les frontières sont, à peu de chose près, celles de 1945.

La Pologne, puissance médiévale

De l’unité au morcellement (XIe-XIIIe s.)

Le fils de Mieszko, Boleslas Chrobry (« le Vaillant »), place la Pologne au rang des grandes puissances européennes. Son règne (992-1025) se marque par une politique d’expansion prestigieuse, bien que ses conquêtes ne soient que temporaires (Lusace, Bohême, Slovaquie; occupation de Kiev en 1018) et qu’elles alarment des voisins avec lesquels les relations seront désormais incertaines et difficiles. Habilement, il patronne l’évangélisation des païens et, en 999, obtient la canonisation de l’ancien évêque de Prague, Adalbert (en polonais: Wojciech), martyrisé en Prusse et enterré à Gniezno. Il met à profit le désir qu’a l’Empire d’avoir la paix à l’est pour consolider l’indépendance et la gloire de son État: en 1000, création de l’archevêché de Gniezno, qui fait de la Pologne une province ecclésiastique dépendant directement de Rome; en 1025, reconnaissance du titre royal auquel il aspirait depuis le début.

Mais son héritage est trop lourd à porter pour des successeurs souvent médiocres et imprudents, tel Boleslas II le Hardi (1058-1079), dont les excès entraînent la perte: ayant fait exécuter l’évêque de Cracovie, Stanislas (Stanis face="EU Caron" ゥaw), qui avait pris la tête d’une révolte de la noblesse encouragée par l’Empire, il dut partir pour l’exil. La prépondérance germanique et les appétits des féodaux font échouer les tentatives de redressement opérées par Casimir Ier le Rénovateur (1034-1058) et Boleslas III Bouche-Torse (1102-1138). Ce dernier reconnaît lui-même que l’unité est matériellement impossible: par testament, il partage l’État entre ses fils, dont l’aîné, installé à Cracovie, était gratifié d’un droit tout théorique de séniorat.

La disparition du titre royal, les querelles incessantes entre les ducs qui se disputent les provinces polonaises, la création du margraviat de Brandebourg, l’invasion mongole de 1241 (le duc de Silésie Henri le Pieux périt à la bataille de Legnica) ne peuvent que favoriser l’emprise germanique. Celle-ci reçoit une impulsion décisive à partir de 1226, lorsque le duc Conrad de Mazovie invite les chevaliers Teutoniques à l’aider dans sa lutte contre les païens de Prusse orientale et leur donne en fief la province de Che face="EU Caron" ゥmno (Kulm), où ils fondent Toru (Thorn) et d’autres centres militaires et commerciaux, construits selon un plan géométrique. En un demi-siècle se forme, entre la basse Vistule et le Niémen, une « nouvelle Germanie »; les colons allemands y affluent, refoulant ou asservissant les indigènes dont ils prennent le nom (Prussiens).

Réunification et expansion

Le souvenir de l’unité polonaise, entretenu d’ailleurs par le clergé et ses écrivains, survit pourtant chez les ducs qui se considèrent comme les gestionnaires du patrimoine commun des Piast et admettent le principe de « l’incessibilité des terres et des droits du royaume ». Les chroniqueurs expriment d’autre part le mécontentement confus de l’opinion publique envers les nobles qui « jouent avec leurs princes comme avec des œufs de Pâques ». Le titre royal réapparaît en 1295 au profit de Przemy ごl; confisqué par le roi de Bohême Venceslas, il est revendiqué par le duc de Couïavie (Kujawy), l’énergique Ladislas Ier face="EU Caron" ゲokietek (« le Bref »), qui, après quinze ans de luttes au dedans et au dehors, se fait couronner en 1320 à Cracovie et convoque en 1331 la première Diète. Malgré ses succès, il n’a pu reconstituer intégralement l’État de Boleslas le Vaillant. Si l’on excepte la Mazovie, qui sera réunie dès 1335, il lui manque deux territoires (ils ne reviendront à la Pologne, dans leur totalité, qu’en 1945), la Silésie et la Poméranie ; cette dernière, notamment, est « protégée », c’est-à-dire annexée, par les chevaliers Teutoniques: prise de Gda sk (Danzig) en 1308, installation du grand maître de l’ordre au château de Malbork (Marienburg), qui interdit l’accès à la mer Baltique.

S’ils n’ont pu être repris lors du règne éclatant de son fils Casimir III le Grand (1333-1370), c’est sans doute que celui-ci a tourné ses ambitions vers le sud-est, où il a occupé une grande partie de la Ruthénie (avec Lwów) et de la Volhynie, peuplées en majorité d’Ukrainiens orthodoxes. Aussi ferme dans son gouvernement que populaire auprès de ses sujets, le « roi des paysans », bâtisseur infatigable et fondateur de l’Université de Cracovie, est le dernier des Piast à régner. Il laisse une place d’autant plus difficile à remplir que le royaume de Pologne passe à son neveu Louis d’Anjou, qui le néglige pour celui de Hongrie, puis à la fille de Louis, Hedwige, couronnée « roi » de Pologne à l’âge de dix ans (1384) et contrainte par la cour d’épouser deux ans plus tard le grand-duc de Lituanie, Ladislas II Jagellon (1386-1434), qui, à l’occasion de son mariage et de son « élection » au trône de Pologne, abjure, ainsi que son peuple, le paganisme.

Bien que souvent très relâché, le lien établi entre la Pologne et la Lituanie a permis une concentration de forces capable de repousser les chevaliers Teutoniques; la victoire, même incomplète de Grunwald-Tannenberg (15 juill. 1410) est un coup d’arrêt à l’expansion germanique. Après l’intermède du bouillant adolescent Ladislas III, qui, également roi de Hongrie, engage la Pologne dans sa première « croisade » contre les Turcs (il trouve la mort à Varna en 1444), Casimir IV (1447-1492) reprend la lutte contre l’ordre Teutonique. La guerre de Treize Ans (1454-1466) aboutit à la « paix perpétuelle » de Toru , qui restitue à la Pologne la Poméranie orientale avec Gda sk et la Warmie avec Malbork, c’est-à-dire le cours inférieur de la Vistule et l’accès à la Baltique; l’ordre se reconnaît même le vassal de la couronne polonaise. Mais un danger nouveau apparaît à l’est, avec l’ascension de la Moscovie sous Ivan III (1462-1505).

Nobles, paysans et bourgeois

L’évolution vers la « république nobiliaire » qui caractérisera la Pologne par la suite ne s’est faite que lentement, sous l’effet de tendances contradictoires. Reconnu maître absolu et propriétaire de son État, le souverain est tenu en même temps d’être ce que le chroniqueur Gallus appelle un « miroir de prince », doté de toutes les vertus politiques et morales: s’il s’écarte de ses devoirs, ses sujets ont le droit de lui résister et même de le chasser.

Les nobles ont eu beaucoup de mal à faire reconnaître leurs privilèges. La noblesse reste une classe ouverte, aux limites incertaines; on y accède par la faveur du roi, par mariage ou tout simplement par la caution morale d’une famille déjà reconnue. Le terme de « magnat » n’apparaît qu’au début du XVIe siècle. La plupart des nobles étaient de simples chevaliers, qui bénéficiaient surtout d’immunités fiscales et judiciaires. Indispensables sur le plan militaire, les membres de cette szlachta profitèrent des guerres pour obliger les souverains à accroître les pouvoirs politico-administratifs de la Diète et des « diétines » locales (statuts de Nieszawa, 1454), à fermer l’accès de leur classe, à réduire leurs propres charges tout en accroissant celles des autres « états » du royaume: paysannerie, bourgeois et même clergé (soumis à l’impôt en 1455).

Les paysans ont longtemps conservé la liberté personnelle, se contentant de verser au seigneur local une redevance (narok ) en argent ou en nature. L’arrivée de colons allemands, établis à partir du XIIIe siècle par les grands propriétaires dans des villages autonomes, permit aux laboureurs polonais de revendiquer pour eux aussi le jus teutonicum . Mais, au XVe siècle, les nobles renforcent leur pression pour commercialiser une part croissante de la production agricole: dépouillés de leurs métairies, écrasés de dettes, astreints à des corvées sur la réserve seigneuriale (ou folwark ), les paysans sont progressivement réduits au servage.

L’état des bourgeois, lié à une économie plus évoluée, a été le dernier à s’organiser. Si les villes, comme l’ont montré les historiens polonais, étaient déjà actives avant le XIIIe siècle, il est certain que la création des villes franches dotées du droit allemand et l’installation des marchands venus d’Occident ou d’Orient ont apporté une impulsion nouvelle à l’artisanat et au commerce. La circulation des denrées se fait surtout par voie terrestre, Cracovie, Pozna et Lwów étant les principaux marchés intérieurs. Mais la liberté des transports par eau, décrétée en 1447, donne un grand essor à la voie fluviale. Le commerce maritime se concentre à Gda sk, qui est en relation avec toute l’Europe occidentale; la paix de 1466 fait de la Pologne entière son arrière-pays.

Vie intellectuelle et spirituelle

La vie spirituelle est dominée par le clergé, qui tient dans le pays une place de premier plan et contribue à maintenir l’idée nationale à l’époque du morcellement. Prélats et abbés, souvent venus de l’Occident (Italie, vallées du Rhin et de la Meuse), ont été des bâtisseurs d’églises et d’abbayes romanes ou gothiques, des amateurs d’objets précieux et de manuscrits enluminés, et ont largement bénéficié du mécénat royal et seigneurial. Les monastères, situés près des grandes routes, sont des centres intellectuels et économiques: Bénédictins à face="EU Caron" ゲysa Góra et à Tyniec, Prémontrés à Wroc face="EU Caron" ゥaw, Cisterciens à Sulejów, à Mogi face="EU Caron" ゥa et à Oliwa. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, les ordres mendiants (Dominicains et Franciscains) ont des églises dans toutes les villes importantes; en 1382, les Paulins s’établissent à Cz きstochowa où est vénérée l’icône de la Vierge noire; au XVe siècle, les Bernardins se lancent dans une campagne de missions à l’intérieur.

La littérature écrite est exclusivement latine jusqu’au XIIIe siècle, du livre de prières de Gertrude, sœur de Casimir le Rénovateur, aux chroniques du Français connu seulement sous le nom de Gallus et du Polonais Kad face="EU Caron" ゥubek. Elle est influencée par la France et l’Italie, dont les universités – Bologne en particulier – reçoivent les étudiants polonais. Puis le clergé, pour assurer son emprise sur les masses, éliminer les vestiges tenaces du paganisme, sauvegarder l’esprit national, rédige en langue populaire des cantiques (l’Hymne à la Vierge-Mère est chanté à Grunwald), les Sermons de Sainte-Croix et même la Chronique de Grande Pologne . Les grandes dames et les princesses étrangères, qui ignorent le latin, commandent des ouvrages religieux écrits dans la langue employée à la cour: le psautier de Florian (pour Hedwige), la Bible de la reine Sophie. Enfin la création de l’Université de Cracovie (1364) et sa restauration en 1400 permettent à la fois l’expansion et la laïcisation de la culture (7 000 étudiants au milieu du XVe siècle), surtout après l’ouverture des premières imprimeries (Cracovie, 1473). L’élite ecclésiastique se rallie d’ailleurs à l’humanisme, signe précurseur de la Renaissance, avec l’archevêque de Lwów Grégoire de Sanok (mort en 1477) ou le chanoine Jan D face="EU Caron" ゥugosz (1415-1480), dont l’Historia polonica en douze volumes est une œuvre à la fois patriotique et érudite.

Grandeur et décadence de la « république nobiliaire » (XVIe-XVIIIe s.)

Le « siècle d’or » et ses ombres politiques

Sous les derniers Jagellons, la Pologne atteint son apogée. Vers 1500, elle s’étend sur 1 140 000 kilomètres carrés (dont 880 000 pour les possessions lituaniennes) et compte plus de 7 millions d’habitants. En 1525, elle reçoit même l’hommage du nouveau duc de Prusse, Albert de Brandebourg, qui s’est converti au luthéranisme et a sécularisé les possessions de l’ordre Teutonique dont il était le grand maître. Mais cet éclat engendre des ambitions excessives et désordonnées, en même temps qu’il irrite les États voisins. Les guerres, principalement dirigées contre la Moscovie, se soldent par la perte de Smole sk (1514) et par l’acquisition de la Livonie, legs opéré en 1561 par les chevaliers Porte-Glaive et finalement reconnu par Ivan le Terrible en 1582 à l’issue de la « guerre du Nord ». Elles ont rendu nécessaire une attitude dangereusement conciliante envers les Habsbourg et l’Empire ottoman.

Les répercussions sur la politique intérieure ne sont pas moins redoutables. La moyenne noblesse, nombreuse, peu cultivée et tumultueuse, saisit toutes les occasions pour limiter le pouvoir royal et surtout les privilèges des magnats, représentés au sein de la Diète (Sejm) par un Sénat dont le roi désigne les membres. En 1505, la Constitution Nihil novi décide que toute loi devra être consentie par la seconde Chambre, celle des « nonces », c’est-à-dire des députés envoyés par les diétines provinciales. Le roi Sigismond Ier (1506-1548) est assez ferme pour s’allier à la szlachta tout en gouvernant de façon autoritaire. Mais Sigismond II Auguste (1548-1572) capitule de plus en plus devant elle: la loi de 1557 met fin aux immunités fiscales qui favorisaient surtout les grands propriétaires laïques ou ecclésiastiques; l’union de Lublin (1569) étend à tous les nobles des provinces « lituaniennes » les avantages reconnus aux nobles polonais. En fait, cet acte allait surtout favoriser les magnats de ces régions, propriétaires d’immenses domaines; de plus, en rattachant directement à la couronne polonaise les possessions ukrainiennes du grand-duché de Lituanie, il devait contribuer à engager davantage vers l’est et le sud-est la politique extérieure du royaume.

L’extinction des Jagellons donne la primauté, pour le choix du souverain, au principe électif sur celui de l’hérédité dynastique. Conduite par Jan Zamoyski, la szlachta utilise l’interrègne pour faire admettre la participation directe de tous les nobles à l’élection royale, quelle que soit la confusion qui en résulte (le scrutin majoritaire ayant été écarté, on votait par acclamations, donc à qui crierait le plus fort!). Elle considère comme une sorte d’otage le roi qu’elle va chercher en France et lui impose les pacta conventa (1573), qui stipulent un contrôle rigoureux du pouvoir monarchique. Puis, Henri de Valois s’étant enfui de Cracovie à la grande colère de ses sujets, dès juin 1574, elle le remplace par le Hongrois Stefan Batory (1575-1586), brillant capitaine, qui doit d’abord triompher du candidat des magnats, l’empereur Maximilien II, et dont les tendances absolutistes n’empêchèrent pas la Diète de décréter que tout vote, pour être valable, devait être acquis à l’unanimité.

L’éclat de la Renaissance

Le développement économique que l’on constate, de la fin du XVe siècle jusqu’au début du XVIIe, s’est fait en faveur de la noblesse et de la bourgeoisie. La propriété foncière tend à devenir le monopole de la noblesse et du haut clergé; la bourgeoisie en est écartée, et les tenures des paysans sont incorporées à la réserve seigneuriale, où, surveillés par un faktor ou dwornik , ils sont astreints à d’écrasantes corvées. Depuis 1518, les tribunaux royaux refusent d’examiner leurs plaintes. Pourtant, ils bénéficient quelque peu de l’essor agricole, qui permet à certains d’acquérir de l’aisance, parfois même de s’établir en ville et d’accéder à la noblesse; malgré l’extension du servage, ils gardent conscience de leur liberté juridique. Dans la propriété nobiliaire, les membres de la szlachta ont encore la prépondérance. Ils dirigent eux-mêmes leurs exploitations, défrichent forêts et terres incultes, s’intéressent au progrès agronomique (le premier traité en polonais, Notaty gospodarskie , paraît en 1588), profitent des possibilités nouvelles d’exportation et de la baisse du prix des objets manufacturés.

Dans les villes, qui concentrent plus du cinquième de la population totale, la société se différencie de plus en plus. Le patriciat rivalise avec les magnats sur les plans matériel et culturel, mais fait alliance avec eux contre la bourgeoisie moyenne (le « commun ») et la plèbe urbaine. Il favorise l’édification de bâtiments administratifs ou utilitaires (hôtels de ville, halles) et se fait construire des demeures richement ornées (maisons de Kazimierz Dolny), à l’instar des nobles qui se font bâtir des châteaux à l’image du nouveau Wawel de Cracovie. Un début d’organisation capitaliste apparaît dans les entreprises minières et métallurgiques, dans les métiers nouveaux (imprimerie). Si Cracovie reste le principal marché intérieur, sa prépondérance est menacée par Varsovie, qui par surcroît devient la capitale à la fin du XVIe siècle. Le volume du commerce maritime de Gda sk est en accroissement à peu près continu jusqu’au début du XVIIe siècle, le chiffre le plus élevé étant atteint en 1618; les rives de la Vistule et de ses affluents se peuplent d’imposants greniers qui entreposent les grains avant de les expédier à Gda sk. Outre les céréales, le port vend à l’étranger du bois, de la poix, du lin, du chanvre, quelques minerais. Il importe des objets fabriqués (tissus, meubles, armes), des produits alimentaires (même du sel, malgré les gisements nationaux de Wieliczka) et, par la suite, des denrées coloniales. Les trois quarts des bateaux qui se dirigent vers le Sund sont hollandais, les autres étant britanniques ou scandinaves.

Les réalisations et les débats de la Renaissance et de la Réforme ne sont pas moins visibles que dans l’Europe centrale ou occidentale. Que les écrivains soient des ecclésiastiques, souvent d’esprit moderniste, comme le cardinal Ole ごnicki et l’évêque Tomicki, ou des laïques (membres de la szlachta surtout, mais aussi des bourgeois et même un paysan, le poète K. Janicki), tous sont des patriotes qui, même lorsqu’ils sont de parfaits latinistes, tiennent à se servir de la langue nationale: Miko face="EU Caron" ゥaj Rej, le « père de la littérature polonaise »; Jan Kochanowski, le « Ronsard polonais ». Tous plaident en faveur de l’instruction, et leurs appels ne sont pas ignorés; grâce à l’existence d’un millier d’écoles de tous niveaux, le quart de la population masculine sait lire et écrire; Jan Zamoyski persuade Batory d’ériger en université le collège jésuite de Wilno (1579), et lui-même en fonde une dans sa ville de Zamo ごが (1594). Depuis 1543, les constitutions de la Diète sont éditées en polonais. À la fin du siècle, la Pologne compte vingt imprimeries. Les meilleurs des humanistes élargissent leur idéal aux dimensions du monde: Frycz-Modrzewski (1503-1572) réclame inlassablement l’interdiction des guerres, la justice, la tolérance: cette tolérance dont Copernic, chanoine de Frombork, n’a pu profiter mais que la Confédération de Varsovie proclame en 1573 et dont l’esprit marque, relativement au reste de l’Europe, la crise religieuse en Pologne.

C’est sans massacres et sans guerres que la Réforme a conquis une partie du pays, puis a reflué rapidement. Au luthéranisme, prêché à partir de 1518 en Poméranie et en Grande Pologne, s’est ajouté vers 1540 le calvinisme; plus facilement accepté (notamment en Petite Pologne), car il ne vient pas de pays germaniques, il est plus rationaliste et plus laïque, et gagne même les milieux de la cour ainsi qu’une partie du clergé. Venu d’Italie, le socinianisme fut également très populaire (Catéchisme de Raków ). Le régime de tolérance fut accepté par le roi. De 1552 à 1565, les présidents de la Diète furent des calvinistes. Cette situation amena l’Église catholique à réagir en commençant par se réformer elle-même, sous l’impulsion de Stanislas Hosius (Hozjusz), évêque de Warmie, nommé cardinal en 1560, auteur de la Confessio fidei catholicae (1553), introducteur à partir de 1564 des Jésuites, dont le plus célèbre orateur fut P. Skarga. Dans les pays ruthènes, où l’orthodoxie restait puissante, la papauté se contenta de l’union de Brze ごが (Brest-Litovsk): les uniates reconnaissaient la hiérarchie romaine, mais conservaient le rite grec. À la fin du siècle, le catholicisme, soutenu par la royauté, a reconquis la plus grande partie du terrain.

Souverains médiocres et guerres funestes (1587-1763)

À la fin du XVIe siècle, la Pologne, qui cumule les inconvénients d’une république nobiliaire et d’un royaume électif, entre dans une longue décadence. La dynastie suédoise des Waza l’entraîne dans des guerres ruineuses et impopulaires. Sigismond III (1587-1632) échoue dans ses tentatives, aussi bien pour réunir le trône de Suède à celui de Pologne que pour conquérir et convertir la Russie (bien que son fils Ladislas en ait été reconnu tsar de 1610 à 1612 et que Smole sk ait été provisoirement réoccupé) ou pour repousser les Turcs d’Europe à la demande des Habsbourg. Devenu roi, Ladislas (1632-1648) ramène quelque temps la paix, mais ses exigences fiscales et militaires, jointes à la cupidité des nobles qui asservissent l’Ukraine, provoquent la révolte des Cosaques de Bohdan Chmielnicki, qui ouvre la sinistre période du « déluge » (potop ). Son frère, Jean-Casimir (1648-1668), est incapable de venir à bout des Cosaques, alliés aux Turco-Tatars puis aux Moscovites qui envahissent l’Ukraine et la Biélorussie (1654). Les Suédois en profitent pour conquérir presque toute la Pologne (1655). Il fallut une puissante réaction populaire, patriotique et religieuse (résistance victorieuse du monastère de Cz きstochowa), et l’intervention d’autres puissances pour les en chasser. La Pologne dut céder la Livonie à la Suède (traité d’Oliwa, 1660), Smole sk et l’Ukraine orientale à la Russie (traité d’Andrusowo, 1667). Jean-Casimir, poussé par la reine Louise de Gonzague-Nevers, essaya de raffermir le pouvoir monarchique; devant l’opposition violente des nobles, il abdiqua et s’exila en France. Désireux d’être gouvernés par un des leurs, les nobles élurent le médiocre Micha face="EU Caron" ゥ Wi ごniowiecki (1669-1673), puis le brillant et séduisant Jan Sobieski (1674-1696), qui repoussa les Turcs à plusieurs reprises et se couvrit de gloire en les obligeant à lever le siège de Vienne (1683), mais ne parvint pas plus que ses prédécesseurs à améliorer les institutions.

Le déclin s’accélère sous les règnes de deux rois saxons. Auguste II (1697-1733), écarté un moment par le client de Charles XII de Suède, Stanislas Leszczy ski (1704-1709), reprend son trône grâce à Pierre le Grand. Mais la Pologne est maintenant cernée par trois grandes puissances, puisqu’aux ambitions traditionnelles de l’Autriche s’ajoutent celles, plus récentes, de la Russie et de la Prusse. Et l’armée royale demeure limitée à 24 000 hommes par les nobles. La « guerre de Succession de Pologne » aboutit à la défaite de Leszczy ski (1733-1736), mal soutenu par son gendre Louis XV, devant Auguste III (1733-1763) en faveur de qui l’armée russe est intervenue.

Recul économique, social et culturel

En un siècle et demi, la Pologne connaît une régression qui n’est pas due seulement aux désastres de la guerre et qui est un phénomène unique en Europe. Son régime y est d’ailleurs pris comme symbole de l’impuissance, surtout avec l’application systématique (à partir de 1652) du liberum veto , grâce auquel un opposant peut non seulement faire échouer tout projet de loi, mais aussi « rompre la Diète », c’est-à-dire l’obliger à se dissoudre en annulant ce qu’elle a décidé dans sa session.

La « démocratie nobiliaire » est devenue une oligarchie aux mains d’un petit nombre de magnats, laïques (Lubomirski, Zamoyski, Potocki, Czartoryski, Radziwi face="EU Caron" ゥゥ) ou ecclésiastiques (ainsi l’archevêque de Gniezno qui possède 232 villages), étendant sans cesse leur influence, leur richesse, leurs domaines (notamment dans l’Est) et disposant d’une clientèle de hobereaux faméliques, dont les mœurs et la mentalité sont dépeintes de façon savoureuse, pour le XVIIe siècle, dans les Mémoires de Pasek. Les paysans libres ont pratiquement disparu, à part quelques colons étrangers; les corvées (quatre à six jours par semaine) et les redevances sont de plus en plus lourdes; les liens sont complètement coupés entre les masses rurales et le monarque qu’elles avaient longtemps considéré comme leur protecteur.

La Pologne est sans doute le seul État où la part de la paysannerie dans la population totale (65 p. 100 au XVIe siècle, 75 p. 100 au XVIIIe siècle) augmente, aux dépens des autres classes et notamment de la bourgeoisie. Beaucoup de villes ne sont plus que des bourgades en ruines, tombées sous la coupe des nobles. La capitale, Varsovie, a seulement 40 000 habitants. Gda sk en compte 50 000, mais le trafic du port a fortement baissé: on exporte juste ce qu’il faut de matières premières pour que les magnats puissent acheter à l’étranger des produits de luxe. Comme l’artisanat, l’extraction minière (plomb argentifère d’Olkusz) est laissée à l’abandon.

La vie spirituelle connaît, elle aussi, une certaine décadence. À l’humanisme, à la curiosité, à la tolérance se substituent les conversions forcées, l’obscurantisme, la superstition et d’étranges mystiques d’origine espagnole. Hors la construction d’églises, les Jésuites ne semblent pas avoir joué le même rôle culturel qu’en d’autres pays. La noblesse dans son ensemble affecte de mépriser l’instruction: au château des Branicki, l’écurie abrite 200 chevaux et la bibliothèque 170 volumes; elle se retranche dans le « sarmatisme » (forme archaïque et rétrograde de chauvinisme), orgueil de toute la nation élue de Dieu, la plus ancienne d’Europe. Pour le XVIIIe siècle, le tableau ne doit pas être trop poussé au noir: Cracovie est un centre assez actif; vers 1740, un renouveau s’esquisse en matière d’éducation avec la fondation du Collegium nobilium de Varsovie par le père Konarski, de l’ordre des Piaristes. De plus, la population recommence à augmenter rapidement: elle atteint 14 millions d’habitants en 1771, pour une surface de 735 000 kilomométres carrés.

« Finis Poloniae » (1764-1914)

Les étapes du dépècement (1764-1815)

Pour le malheur de la Pologne, son affaiblissement coïncide avec la montée de ses voisins et avec les inquiétudes causées en Europe par la France. Le dernier roi, Stanislas Auguste Poniatowski (1764-1795), « Européen » fin et cultivé, patriote sincère mais élu sous la pression des Russes, sera victime de la conjoncture européenne autant que de la situation intérieure et de sa propre faiblesse de caractère. Plus il s’efforce de relever le pays et plus il incite à l’intervention ou à la désobéissance ses adversaires du dehors et du dedans, parfois coalisés contre toute innovation. Lui-même, d’ailleurs, n’a jamais envisagé de s’appuyer sur les forces populaires. Son premier plan de réformes – comportant l’abolition du liberum veto – et l’agitation dans les territoires de l’Est servirent de prétexte à l’intervention de Catherine II; mais la Russie dut se contenter d’un partage partiel à trois (1772): elle s’attribuait une partie de la Lituanie et de la Biélorussie, alors que l’Autriche recevait une partie de la Podolie et de la Galicie, et la Prusse la basse Vistule (moins Gda sk) et la Prusse occidentale.

L’émotion qui en résulta facilita le redressement nécessaire, mais le contrôle exercé par les vainqueurs exclut les réformes politiques. L’expansion des Lumières se traduisit, en revanche, par une intense activité de la vie intellectuelle et scolaire, et cela dès le début du règne: création de bibliothèques, de journaux (Le Moniteur , 1764), du Théâtre national de Varsovie (1765), de l’École des cadets (1765), de la Commission d’éducation nationale (1773) qui fut en Europe le premier ministère de l’Instruction publique. Les talents littéraires foisonnèrent, comme au XVIe siècle, pour servir la cause nationale: vers satiriques de I. Krasicki, recherches historiques de A. Naruszewicz, études politiques de S. Staszic et de H. Ko face="EU Caron" ゥゥataj, le réformateur de l’Université de Cracovie. Une brillante société cosmopolite fréquentait les salons du château royal et du palais face="EU Caron" ゲazienki. La vie économique se ranimait: les propriétaires s’intéressaient au progrès économique et substituaient le cens ou même les baux de fermage à la corvée, les paysans étaient autorisés à acheter les terres vacantes, les villes connaissaient un regain d’activité grâce au développement des manufactures et des banques; en 1792, Varsovie atteignait 100 000 habitants.

À la Grande Diète de 1788-1792, les réformateurs firent triompher leurs vues en ce qui concerne l’armée et les impôts. D’accord avec le roi, ils préparèrent presque clandestinement puis firent acclamer la Constitution du 3 mai 1791, inspirée des principes français, mais qui restait très modérée: ministres du roi responsables devant la Diète, octroi de droits politiques à la bourgeoisie, promesses faites aux paysans. Un an après, à l’appel de certains magnats, les troupes russes et prussiennes envahissaient la « jacobinière ». Négocié en l’absence de l’Autriche, le deuxième partage (1793) donnait à la Prusse la Grande Pologne, l’ouest de la Mazovie et Gda sk, à la Russie une large bande allant de la Dvina au nord jusqu’au Dniestr au sud. Le mutisme observé par la Diète fut considéré comme un acquiescement. L’exaspération patriotique déboucha prématurément sur l’insurrection de Tadeusz Ko ごciuszko, héros de la guerre d’Indépendance américaine (serment du 24 mars 1794 à Cracovie), appuyé par des nobles et des citadins (le cordonnier Jan Kili ski à Varsovie), ainsi que par des troupes de paysans auxquels les insurgés promirent la liberté (proclamation de Po face="EU Caron" ゥaniec en mai). Mais les Polonais restaient divisés et les forces étaient trop inégales: Ko ごciuszko fut battu et capturé à Maciejowice le 10 octobre; Varsovie, déjà assiégée par les Prussiens, se rendit le 5 novembre au général russe Suvorov. Le troisième partage (24 oct. 1795) supprima la Pologne et interdit même de mentionner son nom; Varsovie revenait à la Prusse, Cracovie à l’Autriche, Wilno et Brest-Litovsk à la Russie.

Pendant vingt ans, les espoirs des Polonais se reportèrent principalement sur la France, pour laquelle combattirent dès 1797 les légions de Jan Henryk Dabrowski (leur chant est devenu l’hymne national). Déçus par Alexandre Ier, ils se raccrochèrent à la création en 1807, par Napoléon, du grand-duché de Varsovie, doté d’institutions françaises ainsi que d’une armée sous le commandement de Józef Poniatowski, et agrandi en 1809 d’une partie de la Galicie prise à l’Autriche. Ces espoirs s’effondrèrent en 1812, et les traités de Vienne se contentèrent de reconsidérer les conditions du partage au profit de la Russie qui, en plus des territoires acquis jusqu’en 1795, recevait une sorte de protectorat sur le « royaume du Congrès » (avec Varsovie pour capitale), pourvu d’une constitution et ayant pour roi l’empereur de Russie. Seule Cracovie formait une république indépendante, qui fut réannexée par l’Autriche en 1846.

Les révolutions romantiques (1815-1864)

L’économie du royaume se développa rapidement après 1815: mesures de protection douanière, ouverture de la Banque de Pologne, progrès agronomique et essor des cultures nouvelles (betterave à sucre), exploitation du charbon de Dabrowa, usines métallurgiques fondées par l’industriel belge J. Cockerill, entreprises textiles à face="EU Caron" ゲód ぞ et face="EU Updot" 爛yrardów (du nom du Français Philippe de Girard). La population put croire pendant quelques années qu’Alexandre Ier favoriserait les activités intellectuelles (inauguration de l’Université de Varsovie par Stanislas Potocki, 1818) et se comporterait en monarque constitutionnel (ouverture solennelle de la Diète, 1818). Mais, à partir de 1820, il pratiqua une politique autoritaire, ne réunit plus la Diète, poursuivit les organisations secrètes (Société patriotique nationale). Nicolas Ier durcit encore cette attitude; l’agitation se répandit dans l’armée, notamment parmi les élèves-officiers qui se révoltèrent le 29 novembre 1830 sous la conduite de l’instructeur Wysocki, à la nouvelle que des troupes allaient être envoyées contre les forces révolutionnaires de France et de Belgique, et chassèrent de Varsovie le vice-roi Constantin. La Diète suivit le mouvement, déchut Nicolas Ier de son titre de roi de Pologne et forma un gouvernement national de cinq membres présidé par l’aristocrate libéral Adam Czartoryski, avec l’historien J. Lelewel comme représentant du républicanisme radical. Comme en 1794, les insurgés ne purent ni s’entendre entre eux ni s’appuyer sur le peuple; ils furent battus à Ostro face="EU Caron" ゥ きka en mai 1831, et Varsovie fut occupée par les troupes du général Paskiewicz le 8 septembre.

La répression fut rigoureuse: pendaisons, confiscations, déportations en Sibérie et dans le Kouban, dissolution de l’armée, fermeture de l’Université, remplacement de la Constitution par le Statut organique du 26 février 1832, mainmise des Russes sur les fonctions importantes, menaces de châtiment exemplaire en cas de récidive. La « grande émigration » jeta vers l’Occident plus de dix mille nobles et bourgeois, dont les deux tiers s’installèrent en France, les modérés regroupés autour du prince-roi A. J. Czartoryski qui résidait à Paris, à l’hôtel Lambert, les radicaux autour de Lelewel et de la Société démocratique polonaise dont le siège était à Versailles. Les écrivains et artistes romantiques Adam Mickiewicz (1798-1885), dont Montalembert traduisit en 1833 le Livre des pèlerins polonais , Juliusz S face="EU Caron" ゥowacki, Chopin exaltèrent le destin de la nation martyre et providentielle. Dans le royaume même, le calme fut maintenu pendant trente ans. Des troubles affectèrent, autour de 1848, les territoires sous domination prussienne et autrichienne, où la surveillance avait été quelque peu relâchée. Mais E. Dembowski (1822-1846) et L. Mieros face="EU Caron" ゥawski échouèrent en Poznanie; le gouvernement de Vienne soutint habilement les paysans de Galicie-Ruthénie contre les propriétaires nationalistes; enfin, les Polonais accourus, comme le général Bem, au secours des Hongrois succombèrent devant l’armée russe (1849).

Le dernier sursaut révolutionnaire eut lieu dans le royaume. L’avènement d’Alexandre II paraissait offrir des possibilités nouvelles aux nobles libéraux (Société d’agriculture du comte Zamoyski) et même aux intellectuels avancés (École de médecine, 1857; réouverture de l’Université, 1861). Mais le malentendu fut vite évident: les patriotes voulaient l’indépendance ou au moins une large autonomie, alors que le gouvernement du grand-duc Constantin (frère de l’empereur) et du margrave Wielopolski exigeait le loyalisme envers la Russie, réprimait brutalement les manifestations des Varsoviens (1861-1862) et décidait d’enrôler dans l’armée les jeunes opposants. Cette dernière initiative déclencha l’insurrection en janvier 1863, et les territoires annexés de l’Est y furent gagnés dans les mois suivants. Mais plus encore qu’en 1831 le mouvement fut paralysé par les dissensions entre « Blancs » et « Rouges » et par l’absence de mesures générales en faveur des paysans. Encouragé par l’appui de la Prusse et l’inaction des autres puissances, Alexandre II confia le rétablissement de l’ordre à M. Muraviev (le « Pendeur de Wilno ») en Lituanie et au comte de Berg en Pologne. Le « dictateur » R. Traugutt, qui avait continué le combat, fut arrêté en avril 1864 et pendu. L’échec n’était pas total: la conscience nationale avait été réveillée, et les paysans reçurent en 1864 des terres dans des conditions beaucoup plus favorables que celles faites en 1861 aux paysans russes. Mais une révolution semblait impossible: les classes dominantes se rallièrent à un loyalisme prudent, et les opposants prônèrent le réalisme et le positivisme.

Vers une société et une mentalité nouvelles (1865-1914)

La Prusse et la Russie étaient décidées à faire disparaître toute trace de particularisme polonais. Bismarck et Guillaume II s’y employèrent pour leur part en interdisant l’usage de la langue nationale (notamment dans les écoles), en persécutant les catholiques (Mgr Ledóchowski), en installant des colons germaniques à la place des propriétaires locaux (Commission de colonisation, 1886; loi de 1908 autorisant les expropriations). Pour le gouvernement russe, il n’y avait plus de royaume de Pologne, mais seulement un « Territoire de la Vistule » voué à la russification administrative, religieuse et linguistique. Cette politique se traduisit par un recul culturel dans le peuple: 64 p. 100 d’illettrés en 1862, 82 p. 100 en 1910. Pourtant, le développement économique transformait peu à peu la société, dans laquelle une place croissante était tenue par la bourgeoisie et le prolétariat industriel (le nombre des ouvriers tripla de 1875 à 1905). Les écrivains et les artistes maintenaient les traditions nationales et populaires: l’histoire revivait dans les romans de H. Sienkiewicz, les drames de S. Wyspia ski, les tableaux de J. Matejko; la vie des bourgeois, des paysans, des ouvriers et la situation des femmes étaient décrites par les romanciers B. Prus (La Poupée , Les Émancipées ), S. face="EU Updot" 爛eromski (Hommes sans toit ), W. Reymont (Les Paysans ). Des Polonais de toutes les conditions et de toutes confessions (juifs, notamment) émigraient dans le monde entier, mais gardaient de l’attachement pour leur pays d’origine.

La formation de partis politiques souvent clandestins et la diffusion des idées socialistes s’étendirent sur les trois tronçons de la Pologne et bénéficièrent de la tolérance du gouvernement autrichien, satisfait des résultats de sa politique d’autonomie en Galicie-Ruthénie et désireux de faire pièce à la Russie, sa rivale. Les Universités de Cracovie et de Lwów (Leopol) jouèrent à cet égard un rôle idéologique de premier plan. Le socialisme se répandit en dépit des persécutions de la police russe: en Galicie, le Parti ouvrier fondé en 1879, puis le Parti social-démocrate de I. Daszy ski (1892) qui eut plusieurs élus au Parlement de Vienne en 1897; dans la partie russe, le « royaume », le groupe « Prolétariat » de Wary ski (1882), puis, après les troubles de face="EU Caron" ゲód ぞ en 1892, le Parti socialiste polonais de B. Limanowski et J. Pi face="EU Caron" ゥsudski, dont le réformisme et le nationalisme heurtaient le Parti social-démocrate polono-lituanien des révolutionnaires internationalistes, Rosa Luxemburg, Marchlewski et Dzier face="EU Updot" 勞y ski. Les autres classes sociales commençaient seulement à se donner des organisations politiques: Parti paysan en Galicie (1895), Parti national-démocrate de Roman Dmowski dans le royaume (1897). Les socialistes participèrent activement à la Révolution de 1905 dans l’Empire de Russie, mais par la suite ils durent se cacher ou émigrer: encouragé par Vienne, Pi face="EU Caron" ゥsudski monta en Galicie des groupes paramilitaires prêts à combattre contre la Russie. Dans les doumas, les Polonais ne furent guère représentés que par des nationaux-démocrates. À la veille de la guerre, la « question polonaise » – titre de l’ouvrage publié par Dmowski en 1909 – était aussi confusément posée qu’apparemment insoluble.

De la Première à la Seconde Guerre mondiale (1914-1945)

Renaissance de la Pologne (1914-1921)

Les Polonais se virent mobilisés dans les deux camps adverses. Beaucoup n’espéraient, au mieux, qu’une autonomie accordée par le futur vainqueur: le Comité national polonais de Varsovie comptait sur la Russie, alors que le Haut Comité national de Vienne misait sur l’Autriche dont les armées englobaient les légions de Pi face="EU Caron" ゥsudski. Il devint rapidement évident que la principale menace pour l’avenir venait de l’Allemagne: occupation de Varsovie (août 1915), création d’un nouveau royaume annoncée par le gouverneur-général von Beseler qui cherchait à recruter des soldats polonais (nov. 1916). Pi face="EU Caron" ゥsudski rompit avec les puissances centrales en 1917 et il fut interné à Magdebourg, au moment où la cause de l’indépendance allait pouvoir bénéficier de la Révolution russe, de l’appui de la France et de la sympathie du président Wilson. Parvenu à Varsovie, il proclama, le 11 novembre 1918, la république et fut reconnu comme chef de l’État, fonction dans laquelle il fut confirmé par la Diète constituante élue le 26 janvier 1919, où, par peur du bolchevisme (un Parti communiste polonais avait été fondé en décembre 1918), la majorité revint aux groupes du centre et de la droite (nationaux-démocrates, populistes de Witos).

La tâche difficile de la délimitation des frontières fut assumée par la Conférence de la paix, où la Pologne était représentée par Dmowski et par le célèbre pianiste Ignacy Paderewski (1860-1941), alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. Le traité de Versailles définit les frontières occidentales: la Pologne recevait la Poznanie et le « Corridor » qui lui donnait un accès de 70 kilomètres de largeur à la Baltique, séparant ainsi la Prusse orientale du reste de l’Allemagne et attribuant à Danzig le statut de ville libre. Le sort de la haute Silésie, longtemps retardé par les troupes qui opposaient les Polonais de Wojciech Korfanty aux corps francs allemands, fut réglé par le partage d’octobre 1921: la Pologne en reçut une petite partie, avec le bassin minier de Katowice. Le territoire de Cieszyn (Teschen) fut partagé en juillet 1920 entre la Pologne et la Tchécoslovaquie dans des conditions qui les mécontentèrent toutes deux. La question des frontières orientales était encore plus délicate. Profitant de la guerre civile en Russie, la République polonaise voulait récupérer les territoires possédés par le royaume lors de sa plus grande extension au XVIe siècle. Aussi refusa-t-elle la « ligne Curzon » et lançat-elle vers le sud-est une offensive qui conduisit ses troupes à Kiev en mai 1920. La contre-offensive soviétique les fit reculer jusqu’aux abords de Varsovie, mais Pi face="EU Caron" ゥsudski, soutenu par les puissances occidentales, contre-attaqua à son tour (le « miracle de la Vistule », août 1920), et le traité de Riga (mars 1921) incorpora à la Pologne une partie de la Biélorussie et de l’Ukraine occidentales avec Lwów. En octobre 1921, un coup de main des Polonais permit de reprendre Wilno aux Lituaniens.

La Pologne reconstituée s’étendait sur 388 000 kilomètres carrés et comptait 27 millions d’habitants (35 millions en 1938). Mais ses frontières, longues de 5 400 kilomètres et bordées par des États hostiles, étaient souvent difficiles à défendre. Les minorités nationales formaient, si l’on y inclut 9 p. 100 de juifs, près du tiers de la population. La Pologne manquait d’unité à bien des points de vue; les vestiges du démembrement dont elle avait été la victime furent longs à disparaître; enfin, le territoire avait beaucoup souffert de la guerre.

Les difficultés de la IIe République (1919-1939)

Pendant vingt ans, la Pologne, tout en connaissant un évident essor économique et culturel, fut en proie à des contradictions insurmontables, tant politiques et sociales que diplomatiques. Malgré des institutions démocratiques, elle fut gouvernée pendant une grande partie de la période de façon autoritaire; le leader le plus prestigieux, Józef Pi face="EU Caron" ゥsudski (1867-1935), incarnait, dans ses idées et sa politique, toutes les contradictions du pays.

La Constitution du 17 mars 1921, inspirée de la Constitution française de 1875, ouvrit une ère d’instabilité gouvernementale, dénoncée par les adversaires du régime parlementaire et en premier lieu par Pi face="EU Caron" ゥsudski, qui résigna ses fonctions politiques et militaires. Le président de la République (un socialiste libéral) et les deux Chambres (à majorité conservatrice) devaient affronter, entre autres difficultés, une crise financière analogue à celle que traversa l’Allemagne: recours à la dévaluation (création du z face="EU Caron" ゥoty par W. Grabski), puis à la déflation. Les dissensions et le mécontentement populaire permirent à Pi face="EU Caron" ゥsudski de réussir un coup d’État militaire (12-14 mai 1926) et de faire élire à la présidence de la République le chimiste I. Mo ごcicki, un ami personnel. Lui-même ne participait au gouvernement qu’en tant que ministre des Affaires militaires, mais il en prenait la direction en cas de besoin. Depuis le palais du Belvédère, il dirigea effectivement le pays pendant neuf ans en s’appuyant sur le Bloc gouvernemental (Sanacja ) et en réduisant une partie de l’opposition au silence. La Constitution adoptée le 23 avril 1935, peu avant sa mort, introduisait un régime présidentiel de type autoritaire (« Le président, autorité suprême de l’État, porte la responsabilité de ses destinées devant Dieu et devant l’histoire »). En fait, Mo ごcicki dut, jusqu’à la guerre, laisser gouverner le Bloc qui faisait presque figure de parti unique et les pâles épigones du maréchal défunt: le général Sk face="EU Caron" ゥadkowski, le colonel J. Beck et, à la tête de l’armée, le maréchal E. Rydz- えmig face="EU Caron" ゥy.

Malgré les pressions et les menaces, l’opposition relevait la tête. Des manifestations violentes eurent lieu à partir de 1936 dans les villes et les campagnes; les diverses tendances de la gauche se rapprochèrent, sur l’initiative du Parti communiste, qui tentait de se réorganiser après la sévère épuration ordonnée par Staline. Ce parti est dissous en 1938 par le Komintern. La question agraire, primordiale dans un pays où près des trois quarts de la population étaient des paysans, était loin d’être résolue: les lois de 1920 et 1925 sur le partage des grands domaines furent appliquées très lentement, de telle sorte que 20 p. 100 des ruraux possédaient moins de 2 hectares et que 45 p. 100 n’étaient pas propriétaires. L’industrie était très concentrée, notamment dans la sidérurgie et les textiles, et fortement influencée par les capitaux étrangers; mais, malgré la construction de ports (Gdynia, créé avec l’aide de la France), les échanges extérieurs se faisaient pour la plus grande part sous pavillon étranger, et la balance commerciale restait généralement déficitaire. Le prolétariat urbain avait considérablement pâti de la crise économique: en 1933, la production industrielle avait diminué de moitié par rapport à 1929 et, sur 1 800 000 ouvriers, on comptait 780 000 chômeurs. La nouvelle classe moyenne aspirait à la stabilité financière et aux libertés politiques. Les minorités ethniques se plaignaient d’être brimées sur les plans religieux, culturel, administratif.

La Pologne avait été restaurée dans des conditions qui ne lui laissaient en Europe qu’une alliée, la France (accords de 1921). Mais, dans la perspective d’une revanche allemande, le pacifisme de la gauche française et le silence du pacte de Locarno (1925) sur les frontières germano-polonaises l’inquiétaient. La montée du nazisme conduisit Pi face="EU Caron" ゥsudski, de plus en plus méprisant envers les démocraties occidentales, à se garantir du côté soviétique (traité de non-agression en 1932, reconduit en 1934 pour dix ans) et aussi, sur les conseils de Beck, successeur de Zaleski aux Affaires étrangères depuis novembre 1932, du côté germanique (engagement de non-agression pour dix ans, 26 janv. 1934). Signé quelques jours avant la mort du maréchal, le pacte franco-soviétique amena Beck à faire savoir que la Pologne était décidée à ne pas laisser les troupes de l’U.R.S.S. traverser son territoire. Le 30 septembre 1938, son gouvernement mit à profit les accords de Munich pour adresser à Prague un ultimatum exigeant la cession de la partie tchécoslovaque du territoire de Cieszyn: il annexa ainsi 1 000 kilomètres carrés et 230 000 habitants, mais la mainmise de Hitler sur la Tchécoslovaquie désignait la Pologne comme sa prochaine victime; Hitler prit prétexte de la garantie solennellement offerte par l’Angleterre et la France pour dénoncer l’accord germano-polonais (avr. 1939). L’échec des négociations anglo-franco-soviétiques aboutit à la conclusion du pacte germano-soviétique (23 août), complété par des articles secrets qui délimitaient les zones d’influence des deux signataires en Pologne (les historiens des pays de l’Est en nièrent officiellement l’existence). Le 1er septembre 1939, à l’aube, les troupes allemandes envahissaient sans déclaration de guerre le territoire polonais.

Le pays martyr de l’Europe (1939-1945)

Surprise avant d’avoir achevé sa mobilisation et très inférieure en potentiel militaire et en nombre, l’armée polonaise fut écrasée, malgré sa bravoure, par le Blitzkrieg des envahisseurs. Ceux-ci arrivèrent le 8 septembre devant Varsovie; d’abord repoussés, ils revinrent et Varsovie fut complètement investie et capitula le 27; les derniers combats cessèrent le 5 octobre, au sud-est de Varsovie; les chefs politiques et militaires se réfugièrent en Roumanie. Le 17 septembre, les troupes soviétiques étaient entrées en Pologne orientale, invoquant le sentiment national des populations; après des négociations difficiles, l’U.R.S.S. obtint, le 28, que la frontière créée entre elle et le Reich fût portée sur le Bug, ce qui correspondait à peu près à la ligne Curzon. Les zones annexées ont été intégrées aux Républiques soviétiques d’Ukraine et de Biélorussie. Dès le 8 octobre, les territoires ayant appartenu à l’Allemagne avant 1918 furent incorporés au Reich (Gau de Dantzig, Gau de la Warta). Les autres régions conquises par les nazis formèrent un gouvernement général, avec Cracovie pour capitale, administré par H. Frank, lequel recevait ses ordres directement de Hitler.

Le Führer ne cachait pas que, selon ses plans, le peuple polonais devait être réduit en esclavage au profit des maîtres germaniques, et tous les opposants ou suspects liquidés. Dès octobre 1939, les juifs furent enfermés dans quelques ghettos; celui de Varsovie devait être anéanti après le soulèvement d’avril-mai 1943. Les « territoires incorporés », peuplés de 9 millions d’âmes, furent soumis, sous le contrôle de H. Himmler, à une germanisation intensive dans tous les domaines de la vie matérielle et spirituelle; les Polonais « irrécupérables » y subsistaient en tant que « personnes protégées », soumises à une discrimination lourde et humiliante; 800 000 colons allemands venus de la Bessarabie et des pays baltes soviétisés y furent installés dans les meilleures conditions. Hitler n’ayant pas encore d’idées arrêtées sur l’avenir qu’il réservait à l’Europe orientale, le gouvernement général avait un statut assez confus et ses 12 millions de Polonais une nationalité indéterminée. Il rappelait un peu le Protectorat de Bohême-Moravie, avec un secrétaire d’État, une douzaine de services ayant leurs homologues dans les ministères allemands, des provinces, des districts, une police auxiliaire (Sonderdienst ) recrutée parmi les habitants de race germanique, un Service du travail (Baudienst ) affectant les hommes de dix-huit à soixante ans. Dans les vues de Himmler en 1942, le gouvernement général devait, lui aussi, être « colonisé ». Que seraient devenus les Polonais? Peut-être auraient-ils été déportés en Sibérie, une fois l’U.R.S.S. vaincue. En attendant, la Pologne se couvrit de camps de travail forcé, puis de camps de concentration et d’extermination: Auschwitz (O ごwi きcim), Majdanek, Treblinka.

Au-dehors, la résistance fut conduite par le gouvernement du général W. Sikorski, établi à Londres. Ce dernier disposait d’une armée qui combattit en Occident (accord anglo-polonais du 5 août 1940), puis d’une autre recrutée parmi les prisonniers en U.R.S.S. et commandée par le général W. Anders (accord soviéto-polonais du 14 août 1941), qui s’illustra au Moyen-Orient et en Italie (Monte Cassino). En Pologne même, une grande partie du Sanacja et les partis hostiles au « régime des colonels » se réformèrent dans la clandestinité, avec des cadres, une presse, des tribunaux, des écoles et des forces armées rassemblées dans l’Armia Krajowa (A. K.: « Armée de l’intérieur »), qui organisa des sabotages, des coups de main et des attentats (exécution du général Kutschera). La résistance prit un caractère à la fois plus étendu et plus complexe après juin 1941. Le Parti communiste fut reconstitué en janvier 1942, sous le nom de Parti ouvrier polonais, par M. Nowotko et W. Gomu face="EU Caron" ゥka. En accord avec les socialistes de gauche, il fit harceler les occupants par l’Armia Ludowa (A. L.: « Armée populaire », créée en janvier 1944; auparavant, il s’agissait de la Garde populaire, G.L.). Les rapports entre les communistes de l’A. L. (22 000) et la Résistance nationale (360 000) se tendirent après la découverte (avr. 1943) des fosses de Katy contenant 4 143 cadavres d’officiers polonais tués par le N.K.V.D. soviétique et la mort de Sikorski (juin 1943). Staline fit enrôler des unités de Polonais sympathisants dans l’Armée rouge et accorda son patronage à un Parlement provisoire, le Conseil national populaire (déc. 1943), puis, après l’entrée des troupes soviétiques en Pologne, au Comité polonais de libération nationale (22 juill. 1944, date actuelle de la fête nationale); celui-ci nationalisa presque aussitôt l’industrie et promulgua la réforme agraire. L’insurrection déclenchée à Varsovie par le général Bór-Komorowski, chef de l’Armia Krajowa, critiquée et non soutenue par l’U.R.S.S., fut écrasée après deux mois de terribles combats (août-sept. 1944), ce qui aggrava encore les désaccords entre les communistes et le gouvernement de Londres présidé par S. Miko face="EU Caron" ゥajczyk, puis par T. Arciszewski.

Les accords de Yalta (1945) entre l’U.R.S.S., les États-Unis et la Grande-Bretagne fixèrent les frontières orientales et occidentales du nouvel État polonais, décalé vers l’ouest, plus petit mais plus homogène. Le Comité de Lublin, transféré dans Varsovie libérée en janvier 1945, s’élargit le 28 juin en un gouvernement de coalition présidé par le socialiste de gauche Osóbka-Morawski, avec pour vice-présidents Gomu face="EU Caron" ゥka, secrétaire général du Parti ouvrier, et Miko face="EU Caron" ゥajczyk, leader du Parti paysan; le chef de l’État était le communiste B. Bierut.

La Pologne fut le pays le plus durement atteint par la guerre et l’occupation, tant en ce qui concerne les pertes humaines (6 028 000 morts, dont 3 millions environ de juifs) que matérielles (98 p. 100 du matériel motorisé, 74 p. 100 de l’équipement ferroviaire, 70 p. 100 des entreprises industrielles, 40 p. 100 des constructions urbaines). Les Polonais estiment que 150 000 criminels de guerre ont sévi sur leur territoire; dans les vingt-cinq ans qui ont suivi la fin des combats, 30 000 ont été condamnés, dont 5 300 en Pologne même.

3. La Pologne de 1945 à 1971

Pays ayant une riche tradition millénaire d’institutions politiques propres et d’esprit démocratique, pays dont la population se caractérisait, tout le long de son histoire, par un patriotisme farouche et par l’attachement viscéral à la liberté, la Pologne se trouva en 1944 – par le sort de la Seconde Guerre mondiale où elle fut « l’inspiration du monde » (paroles de F. D. Roosevelt) – à la croisée de chemins, sans pourtant pouvoir choisir librement la solution déterminant son avenir. Horriblement dévastée par la guerre, par la barbarie de l’occupation hitlérienne et les déportations massives: ses pertes en vies humaines entre 1939 et 1945 s’élevèrent à 6 028 000 citoyens et ses dommages matériels à environ 50 milliards de dollars.

Mécanismes de la vie politique

Origine et affirmation juridique

Le régime au pouvoir à partir de 1944 a sa genèse dans l’action politique clandestine entreprise sous l’occupation hitlérienne du pays. Le gouvernement fut reconnu d’abord par l’U.R.S.S. (en 1944) puis par plusieurs pays occidentaux (été de 1945); il remporta les premières élections (truquées) à la Diète en janvier 1947. L’opposition y fut réduite à 38 mandats sur 432: ce fut sa dernière manifestation légale avant sa suppression par le régime.

La conférence de Potsdam (1945) ayant reconnu les droits de la Pologne aux territoires ex-allemands de l’Ouest et du Nord, un référendum populaire confirma, dès 1946, à la fois ces nouvelles structures territoriales et les transformations économiques. La « petite Constitution » de 1947 et plusieurs actes législatifs ont alors réglé la situation juridique des nouveaux organes de l’État. Le 22 juillet 1952 fut votée par la Diète la Constitution qui fit de l’État une « démocratie populaire où le pouvoir appartient au peuple travailleur des villes et des campagnes ».

Structure de l’État

D’après la Constitution de 1952, les futurs députés sont d’abord présentés uniquement par les organisations de travailleurs, puis ils sont élus au suffrage universel, ce qui limite la représentation à tous les échelons et restreint les droits et libertés civiques, excluant a priori l’existence d’une opposition légale. Ce système électoral – introduisant le suffrage universel – et la collégialité des organes fondamentaux de l’administration se trouvent formellement généralisés; mais la liste électorale unique est présente à tous les niveaux, et le Parti ouvrier unifié (issu de la fusion des communistes avec le traditionnel ancien Parti socialiste, alors disparu) décide du choix de tous les candidats, quelle que soit leur étiquette.

La Diète unicamérale, élue pour quatre ans, représente d’après la Constitution « l’organe suprême du pouvoir de l’État »; elle est composée de 460 députés, qui bénéficient des immunités traditionnelles et dont certains sont aussi des représentants des sans-parti. Deux sessions parlementaires plénières sont convoquées annuellement par le Conseil d’État, la session d’automne traitant du budget et du plan économique national. Les 19 commissions parlementaires travaillent pendant toute l’année. La Diète désigne et révoque le Conseil d’État, collège composé de 17 membres et exerçant collectivement, depuis 1952, les attributions de la présidence de la République; le gouvernement est aussi désigné et révoqué par la Diète; il en est de même pour le procureur général et le président de la Chambre suprême de contrôle. L’initiative législative appartient concurremment au Conseil d’État, au gouvernement et à la Diète. Pendant les intersessions, le Conseil d’État peut publier les décrets-lois (droit dont on abusait avant 1956 et dont on ne fait pratiquement plus usage depuis lors). Le rôle de la Diète reste pourtant effacé en fait, face à la domination des organes centraux du parti (Comité central, Bureau politique); on note parfois une certaine tendance à créer des conditions plus favorables aux députés afin qu’ils remplissent réellement leurs attributions constitutionnelles.

La Constitution prévoit l’existence d’un système unique d’organismes représentatifs hiérarchisés (centraux et périphériques), en éliminant l’ancien dualisme d’entités territoriales du pouvoir central et de celles du « gouvernement local ». Le Conseil d’État, en tant qu’émanation de la Diète, se trouve organiquement relié au mécanisme de 5 933 » conseils populaires » homogènes, dont 22 conseils départementaux (le territoire est divisé en 17 voïvodies et 5 villes assimilées aux voïvodies), 391 conseils d’arrondissements (317 et 74 villes assimilées), 755 communes urbaines et 4 671 agglomérations rurales groupant plusieurs villages (données de 1970). Au sein de chaque conseil, la « présidence » élue exerce des attributions exécutives – les services internes, composés de fonctionnaires nommés, lui étant subordonnés. Les commissions de chaque conseil peuvent comprendre des personnes qui lui sont extérieures. Leurs attributions dépassent le domaine de l’administration proprement dite et s’étendent aussi à la gestion économique, à l’activité culturelle et au contrôle dit social. Un mécanisme de « double subordination » est ainsi réalisé conformément au modèle du « centralisme démocratique »: verticalement, les conseils populaires aux échelons inférieurs sont subordonnés à ceux des échelons supérieurs; horizontalement, les présidences et les services (en dehors de leurs subordinations au gouvernement) dépendent aussi du conseil plénier donné, ainsi que, dans une certaine mesure, du corps électoral pouvant à tout moment révoquer les élus. On trouve, par conséquent, sur tout le territoire, les mêmes rouages du mécanisme du pouvoir auxquels correspond l’organisation hiérarchisée de l’appareil du parti; la domination de ce dernier, en tant que centre d’inspiration, de décision et de contrôle, sur la pyramide de conseils populaires, caractérise le système.

Gouvernement et administration

Le nombre de ministres est fixé par la Diète à laquelle le gouvernement (Conseil des ministres) rend compte de son action. De fait, la plupart des ministres sont en même temps membres de la Diète et du parti, notamment les titulaires des postes clés. Cela ne s’oppose pas au cumul possible de postes ministériels et de fonctions dirigeantes dans le parti; mais le premier secrétaire de ce dernier, qui est la première personnalité politique du pays, n’est généralement pas membre du gouvernement.

Il faut noter la tendance à créer, pour les vice-Premiers ministres, des attributions de coordination de l’activité de plusieurs ministères. Si le Conseil des ministres et diverses commissions centrales annexes (planification, petite industrie, travail et salaires, science et technique) ont un caractère collégial, les ministères sont des organes de type monocratique. Les grandes branches de l’autorité gouvernementale ont leurs contreparties au sein de l’appareil central du parti.

Le gouvernement autant que les organes de l’administration consacrent une grande part de leur activité aux affaires économiques. Aux échelons inférieurs, la gestion économique appartient aux « unions industrielles » par branches (qui ont, en 1958, remplacé les anciennes « directions centrales ») et, en outre, aux présidences de conseils populaires de voïvodie et d’arrondissement. Un équilibre nécessaire entre les gestionnaires étatiques de l’économie et les intérêts propres des entreprises est constamment recherché à travers des expériences successives; jusqu’en 1956, la planification était très centralisée et rigide; puis, à la suite de l’« Octobre polonais » (1956), on a passagèrement essayé de pratiquer l’autogestion ouvrière, pour finalement se limiter à un certain élargissement d’attributions et de responsabilités à des échelons inférieurs de gestion; les méthodes de planification se sont assouplies, et l’on est parvenu temporairement à une plus grande élasticité des formes de direction.

En outre, est possible une critique des activités de l’administration par les administrés eux-mêmes, et cela grâce à des mesures telles que la codification de la procédure administrative non contentieuse, la sanction constitutionnelle du droit à soumettre des motions au pouvoir, le contrôle dit « social » exercé par les conseils populaires, grâce enfin à l’action constante des correspondants de la presse écrite. Ainsi l’efficacité relative des recours hiérarchiques, voire des motions, n’est pas contestable, puisque, si toute critique du pouvoir politique est exclue, celle de la bureaucratie étatique et des organisations sociales est admise, et même dans un sens encouragée. Mais, étant donné l’inexistence de la juridiction administrative (supprimée en Pologne dès 1939, sauf dans le domaine de la sécurité sociale) – cela en dépit de nombreux projets et de l’appui de l’opinion publique –, ces moyens de défense restent en fin de compte insuffisants. Depuis 1971, on remarque cependant une tendance à leur renforcement.

Le contrôle de toute l’action économique, financière et organisatrice de l’administration est confié à la Chambre suprême de contrôle (organe indépendant de l’exécutif) appelée constitutionnellement à contrôler les organes du sommet et les organes périphériques; ces attributions s’étendent avant tout à l’exécution du budget et à la réalisation des plans économiques, mais aussi au contrôle de la légalité, de l’opportunité, de l’intégrité et de la justification économique de toute activité administrative (production, rendement, qualité de gestion, etc.). Cet organe propose à la Diète de donner au gouvernement le quitus de sa gestion.

Il est à noter aussi le rôle spécifique du Ministère public (Prokuratura ) dans le domaine du contrôle de l’administration. Il s’agit d’une hiérarchie d’organes, indépendants, depuis 1950, des organes judiciaires et du ministère de la Justice; en dehors de leur rôle d’accusateurs publics dans les affaires pénales, ils exercent le contrôle de la légalité administrative et celui des activités des unités de l’économie nationalisée, sans pourtant pouvoir annuler les actes respectifs. Ce contrôle semble, pratiquement, peu efficace eu égard à la surcharge du Ministère public, à la diversité de ses tâches et à l’inexistence de garanties légales concernant l’efficacité de son ingérence sur ce plan.

Organisation judiciaire

À la tête des organes judiciaires se trouve la Cour suprême composée de quatre Chambres (civile, pénale, militaire, de travail et assurances sociales); ses membres sont « élus » par le Conseil d’État pour cinq ans. L’annonce constitutionnelle concernant l’élection des juges de tous les tribunaux ordinaires n’a pas été appliquée. Les tribunaux sont organisés en fonction de la division administrative du pays (arrondissements, voïvodies). À l’exercice de la justice participent aussi des assesseurs populaires (désignés par les conseils populaires). En outre, il existe des tribunaux d’assurances sociales, des tribunaux militaires et des organes d’arbitrage économique pour les litiges entre les unités de l’économie nationalisée.

L’importante œuvre de codification des branches du droit (droit civil, droit pénal, procédure, etc.), entreprise depuis 1945, mérite d’être signalée.

Politique intérieure et politique étrangère

La réforme agraire

En transformant de fond en comble la structure économique antérieure, le nouveau régime tendait à mettre en marche des mécanismes socio-politiques suivant les grandes lignes des conceptions marxistes-léninistes.

La réforme agraire de 1944 (expropriation des biens fonciers au-dessus de 50 ha) fut radicale et améliora la situation des paysans pauvres. Le décret du 6 septembre 1944, supprimant la grande et moyenne propriété foncière, maintenait la propriété privée des fermes, ce qui était contraire aux dogmes collectivistes mais fut alors conçu comme une tentative de créer une atmosphère de confiance et de contribuer à consolider le régime.

Le gouvernement a distribué environ les deux tiers de la réserve de terres cultivables devenues disponibles par suite de la guerre, des mouvements massifs de population et de la réforme agraire, soit 6 070 000 hectares distribués sur environ 9 millions d’hectares; il en garda le tiers restant pour l’État. Il en résulta que le secteur nationalisé, représentant environ 16 p. 100 des terres cultivées, n’assura que 8 p. 100 de la production agraire totale, tout en bénéficiant en 1968 de 19,7 milliards de z face="EU Caron" ゥoty en crédits d’investissement, en comparaison des 14 milliards de z face="EU Caron" ゥoty accordés à ce titre à la même époque aux fermes privées.

Si on a néanmoins augmenté notablement le nombre de fermes viables en élevant le niveau moyen de vie de la paysannerie, ce fut au prix d’une politique déterminée de collectivisation forcée (dite « volontaire »); elle fut accompagnée de contraintes et de discriminations qui, souvent, engendrèrent des conflits (pression fiscale, livraisons imposées de produits agraires à l’État, existence du monopole étatique du marché déterminant les prix, etc.) et obtinrent des résultats plutôt médiocres (267 000 ha en 1960 et 287 000 ha en 1970 appartenaient aux « coopératives de production rurale »). Il s’ensuivit une crise latente grave: méfiante quant aux intentions futures du gouvernement et ne pouvant créer une assise matérielle suffisante pour agrandir son potentiel de production, la paysannerie polonaise souffrait de la pénurie d’investissements, de la réglementation des prix à l’achat et à la vente, de la stagnation économique. Parallèlement s’est effectué un transfert massif de la jeune main-d’œuvre rurale vers les villes: la population agricole, de 60 p. 100 en 1931, tomba à 47,1 p. 100 en 1950 et à 29,5 p. 100 en 1970. Après le bouleversement de 1956, le régime mit fin à la contrainte collectiviste à la campagne, se distinguant en cela de tous les autres régimes communistes; le nombre de « coopératives de production » rurales passa de 10 510 en 1956 à 1 978 en 1960, 1 251 en 1965 et 1 096 en 1970, le nombre de travailleurs agricoles étant tombé de 7,47 p. 100 en 1950 à 6 p. 100 en 1970. La progression de la production agricole étant insuffisante pour la consommation de la nation, la Pologne fut obligée d’importer des produits agricoles, ce qui contribua à l’apparition des crises successives; après celle de la fin de 1970, on a officiellement annoncé le remplacement des livraisons obligatoires par des achats aux prix du marché.

Nationalisation et planification

La nationalisation des entreprises et le développement planifié de l’industrie (en particulier l’industrie lourde) sont en principe d’un essor rapide: la production industrielle étant de 100 en 1950 (année de référence), on constate qu’elle atteint 338 en 1960 et 750 en 1970. Plusieurs branches de production (par exemple les industries mécaniques et chimiques) ont été rénovées. La Pologne modernise ainsi progressivement sa structure économique retardataire: déjà en 1960, l’extraction du charbon se chiffre à 113,3 millions de tonnes (172,2 Mt en 1970), ce qui assure au pays la sixième place dans le monde; en produisant 6,681 Mt d’acier en 1960 (11,792 Mt en 1970), la Pologne fait partie des dix plus grands producteurs mondiaux de l’acier; l’industrie du bois occupe la neuvième place, les industries chimique et sucrière la dixième place. Mais ces résultats ont été atteints au prix de sérieuses disproportions entre l’édification précipitée du potentiel de production et la consommation des masses, cette dernière n’atteignant pas le niveau minimal correspondant aux besoins réels de la communauté. On constate une série de symptômes de crise, accompagnés du mécontentement des ouvriers (essais constants de grève réprimés par la force), de l’attitude dogmatique des gouvernants, de la tendance à identifier la situation du pays avec le modèle soviétique, de la prépondérance de relations économiques avec l’U.R.S.S. (souvent défavorables pour la Pologne), de l’attitude négative du régime à l’égard de l’initiative privée, de l’insuffisance notoire des salaires et de l’apparition d’une technocratie économiquement privilégiée. La politique économique s’efforce d’assurer malgré tout la réalisation des plans, qui se caractérisent par l’étouffement des initiatives des entreprises et aboutissent aux poussées effectives de chômage qu’on cache. Certains efforts de redressement économique et essais de renouvellement de la vie politique datent de 1971-1972.

Dans le domaine de la politique culturelle, il faut signaler l’effort efficace qui permit d’éliminer l’analphabétisme: création de bibliothèques et d’éditions nombreuses de publications de toute sorte et à bas prix devant servir la propagande officielle, organisation de loisirs, ouverture aux masses de l’accès à l’éducation élargie et gratuite, initiatives concernant l’éducation permanente. Sur le plan social furent créés un système gratuit et généralisé de protection de la santé et de sécurité sociale sans discrimination, des loisirs pour les travailleurs, divers avantages sociaux pour l’ensemble des salariés, l’unification et la modernisation du droit codifié du travail.

Les libertés publiques

Avant 1952, les droits et libertés civiques étaient constitutionnellement refusés aux ennemis du régime, la ligne politique générale étant modifiée aux différents stades de l’évolution, avec des mouvements cycliques de libéralisation partielle en rapport avec les crises économiques. Le développement excessif de l’appareil de sécurité et la diminution du rôle réel des organismes sociaux, surtout avant 1956, accentuaient le caractère souvent oppressif du pouvoir (censure, atteintes à l’autonomie de l’enseignement et de la recherche) et provoquaient en outre des protestations réprimées et l’émigration des talents.

Toutefois, des textes légaux qui remontent à 1952 (en particulier, l’article 71 de la Constitution) garantissent les droits inhérents à tout régime démocratique et acceptent la Déclaration universelle des droits de l’homme; cependant, le traitement restrictif de ces derniers devint la règle dans l’intérêt de la défense, par tous les moyens, du régime et de l’ordre établis. L’appareil du parti, maître absolu de la propagande, dispose des moyens d’information et se trouve, de ce fait, placé au-dessus de tout mécanisme de droit objectif. Des « agressions » internes réitérées contre divers groupes minoritaires de la population (un certain nombre d’intellectuels, de croyants, de jeunes, de « sionistes » en 1968-1969) engendraient une atmosphère de crainte et d’incertitude voulues, un climat général d’arbitraire chez les détenteurs du pouvoir, la dégradation des institutions, la méfiance populaire à leur égard et le déphasage entre le pays réel et le pays légal.

La situation de l’Église catholique romaine en Pologne (25 diocèses) – environ 95 p. 100 de la population étant baptisée – est unique parmi tous les pays de l’Est. Forte de sa tradition millénaire, de sa lutte contre l’occupant, de ses assises populaires, l’Église rencontra pour des raisons souvent d’ordre politique, depuis 1944, une série de difficultés: dénonciation unilatérale du concordat, censure d’une partie de la presse catholique, pression fiscale, démantèlement de biens immobiliers, propagande athée, condamnations d’ecclésiastiques, internement du cardinal-primat S. Wyszy ski entre 1953 et 1956, etc. Une diversion fut tentée à l’intérieur (soutien accordé aux « prêtres patriotes », création de l’association Pax). Mais la résistance farouche de l’Église influençait ses rapports avec l’État; les intérêts électoraux du régime menaient à des améliorations passagères du climat; une commission mixte exerce parfois une influence modératrice. L’Église a essayé à plusieurs reprises d’obtenir du Vatican la reconnaissance définitive de nouveaux diocèses dans les territoires ex-allemands; l’État, de son côté, a réattribué à l’Église des biens ecclésiastiques dans ces territoires; tout cela a mené, dès 1970-1971, à une sorte de « coexistence pacifique », voire peut-être à un début de compréhension réciproque. Le 28 juin 1972, l’administration ecclésiastique en Pologne a été reconnue par le Saint-Siège dans les frontières de l’État polonais actuel.

Politique étrangère

La présence ininterrompue de troupes soviétiques en Pologne depuis 1944 et l’accord de 1945 avec l’U.R.S.S. (renouvelé en 1965 et en 1985), concernant l’établissement des liens d’amitié, d’aide mutuelle et de coopération économique, sont devenus les facteurs fondamentaux de toute politique étrangère polonaise, désormais sous l’influence décisive de l’U.R.S.S. La Pologne est, depuis 1949, membre du Comecon (Conseil d’assistance économique mutuelle des pays de l’Europe socialiste) et, depuis 1955, du « pacte de Varsovie ». Elle appartient aussi à l’O.N.U. et à ses institutions spécialisées. En août 1950, le traité avec la République démocratique allemande a confirmé le tracé de la frontière occidentale, conforme aux décisions de Potsdam de 1945 et à la raison d’État polonaise.

Dans ses rapports avec l’Occident, la Pologne a signé en 1970 une déclaration avec la France confirmant l’amitié traditionnelle et prévoyant une collaboration. De même, les rapports difficiles avec la république fédérale d’Allemagne n’ont pas empêché la conclusion d’un accord, en décembre 1970, tendant à normaliser les relations futures. La Pologne a soumis en 1957 à l’opinion mondiale le plan Rapacki, qui concerne l’établissement d’une zone désatomisée en Europe centrale. Elle se prononçait aussi constamment en faveur d’une Conférence internationale de sécurité européenne.

Le déficit du bilan du commerce extérieur, quant à lui, n’a pas encore pu être éliminé par l’exportation de matières premières et de produits fabriqués, en dépit de certains résultats positifs qui sont loin d’être négligeables. Le chiffre d’affaires du commerce extérieur s’élevait à 5 210 millions de z face="EU Caron" ゥoty en 1950, à 11 282 en 1960 et à 28 261 en 1970.

Grandes lignes de l’évolution politique, à travers le rôle de trois détenteurs consécutifs du pouvoir

L’évolution politique du régime polonais d’après-guerre peut être retracée en fonction de l’influence déterminante exercée par Bierut, Gomu face="EU Caron" ゥka et Gierek.

Entre 1944 et 1948, ainsi qu’entre 1956 et 1970, c’est Gomu face="EU Caron" ゥka qui était à la tête du parti, lui donnant chaque fois une empreinte nationaliste et manifestant son caractère intransigeant aussi bien dans ses élans positifs que dans ses erreurs. Bien qu’adversaire acharné de tout courant anticommuniste, il a su se montrer rigide à l’encontre de certaines consignes de Staline. Mais son attitude conciliante à l’égard de Tito, condamné alors par Staline, et avant tout sa volonté initiale de continuer l’édification du régime polonais quelque peu différent du modèle soviétique lui coûtèrent, entre 1948 et 1956, son pouvoir et même jusqu’en décembre 1954, sa liberté.

Bierut, par contre, au pouvoir entre 1949 et 1956, entièrement soumis à Staline et ex-« apparatschik » prosoviétique, devait faire intensifier des contraintes économiques et culturelles de toutes sortes et la terreur policière. Présent à Moscou au moment du XXe congrès du Parti soviétique en mars 1956 – lorsque Khrouchtchev dénonça les crimes de Staline –, Bierut, frappé de malaise, devait décéder rapidement.

Pendant le bref intermède d’Edward Ochab à la tête du parti en 1956 – le mécontentement populaire croissant toujours –, la situation devint explosive et mena à la sanglante révolte ouvrière de Pozna du 27 juin 1956. L’amélioration de méthodes et la libéralisation du régime étant considérées comme des nécessités fondamentales, Gomu face="EU Caron" ゥka, revenu au pouvoir après les événements dramatiques de l’« Octobre polonais », en 1956, fut pour un temps le symbole de l’intransigeance à l’égard de l’U.R.S.S. Alors à l’apogée de sa popularité, il procéda à la réhabilitation des persécutés au cours des années précédentes, obtint le rappel de « conseillers » soviétiques de Pologne et le remboursement par l’U.R.S.S. de 2 milliards de roubles à titre de récompense pour l’exploitation de l’économie polonaise. Mais, progressivement, Gomu face="EU Caron" ゥka s’éloigna de la société et s’enfonça dans les anciennes pratiques autoritaires. Ce processus de déchéance évolutive durant les années soixante constitue le thème passionnant d’une analyse possible, à caractère socio-économique, de l’homme au pouvoir et de son échec. La crise, longtemps latente, mena d’abord à la révolte des étudiants, des universitaires et des écrivains en mars 1968, expression dramatique d’une déception généralisée. Les événements de Varsovie, plus ou moins provoqués par la police, ne se sont pourtant pas étendus aux masses d’ouvriers, le pouvoir ayant alors réussi à limiter leur incidence à l’intelligentsia estudiantine et universitaire.

Le soulèvement de décembre 1970 sur la côte de la Baltique – manifestation révolutionnaire de désenchantement cruel des ouvriers, avec deux années de retard sur les étudiants – fut provoqué directement par l’augmentation vertigineuse des prix d’alimentation, servant de détonateur. Cela mit fin au pouvoir de Gomu face="EU Caron" ゥka et de son équipe et mena à l’abolition de mesures économiques décrétées par lui.

Les événements de 1956 et de 1970 révèlent une certaine régularité politique quant à la survie des équipes au pouvoir en régime communiste polonais: leur fin n’est pas la conséquence d’un vote parlementaire ou le résultat d’élections libres, mais celui d’une révolte armée de la population laborieuse.

C’est ainsi qu’advint au pouvoir Gierek qui, à l’opposé de ses prédécesseurs, avait vécu plus de vingt ans dans les pays occidentaux comme mineur et militant communiste. Il s’est décidé immédiatement à modifier la situation antérieure, à commencer par une démocratisation relative de la vie sociopolitique, sans pourtant affaiblir en quoi que ce soit le rôle dirigeant du parti monopoliste et la coopération, teintée de subordination, avec l’U.R.S.S. L’augmentation du niveau de vie des masses et la lutte contre la crise économique menaçante constituent ses objectifs primordiaux. Ainsi il semble avoir repris, avec plus de prudence, l’ancien programme gomulkiste de 1956, avec des essais tendant à concilier ce qui peut paraître inconciliable: un certain degré de démocratisation et le pouvoir autoritaire; l’indépendance nationale et la subordination à l’U.R.S.S.; le libéralisme et le communisme.

Vingt-sept ans après la constitution du régime communiste en Pologne, le pays trouve à la fois son espoir et son désespoir dans sa situation géopolitique entre l’U.R.S.S. et l’Allemagne. Sa politique, interne et extérieure, est fonction de ce voisinage.

Les perspectives d’évolution

Les difficultés à surmonter par suite des dévastations dues à la guerre et à l’occupation, du chaos qui en résulta et de la transformation socio-économique étaient en Pologne d’une importance inconnue ailleurs. Les dimensions des migrations internes et externes, la simultanéité de la reconstruction et de la transformation, l’application du modèle de l’U.R.S.S. constituaient des handicaps écrasants. Et, pourtant, on constate un grand dynamisme de développement, des conquêtes sociales méritoires et des succès dans l’industrialisation. Pays avant tout agricole en 1939, occupant alors la dix-neuvième place en Europe par son revenu national (environ 96 dollars par tête), la Pologne se classait dès 1960 à la quatorzième place. Au cours de la réalisation du plan 1947-1949, le revenu national a dépassé d’environ 10 p. 100 celui de 1939, la production industrielle s’étant accrue de 61 p. 100 et la production agraire ayant diminué de 7 p. 100. L’augmentation du revenu national au cours de la réalisation de plans ultérieurs se présente comme suit: 170 p. 100 entre 1950 et 1955, 60 p. 100 entre 1956 et 1960, 52 p. 100 entre 1961 et 1965. La Pologne dispose d’importantes ressources naturelles et d’une main-d’œuvre considérable; le recensement de la fin de 1970 montre qu’environ 50 p. 100 de sa population (52,2 dans les villes, 47,8 à la campagne), soit 32 589 000 personnes, est en âge de travailler.

Mais le niveau des salaires réels demeure insuffisant (il n’a atteint le niveau de 1939 que vers 1967). L’irrationalité du système des prix et les méfaits du centralisme planificateur ont obligé les gouvernants à procéder à des essais de réforme, malgré la résistance au changement de la bureaucratie du parti. La situation économique reste précaire et dépend du mode de gestion et de l’assainissement des méthodes de direction.

4. La Pologne de 1971 à 1983

Lorsque Gomulka partit en décembre 1970, son successeur Edward Gierek déclara que les erreurs sérieuses qui ont été commises par l’ancienne direction du parti ont abouti à une crise politique ouverte et finalement ont mené le pays au bord de la catastrophe. Selon Gierek, la tragédie est venue du fait que rien n’a été tenté sur le plan politique et que « l’emploi de la force – rien que de la force – a été la seule réponse aux manifestations ouvrières ».

Mais Gierek ne tirera pas les conclusions de son propre diagnostic. L’année 1976 avec l’emploi de la force – rien que de la force – le prouvera. Toutefois, il ne s’agirait pas uniquement de la question de l’emploi de la force.

La Pologne des années 1971-1983 se caractérise, en effet, par la continuité des crises cycliques de plus en plus graves issues d’un hiatus qui va en s’approfondissant entre le pouvoir du parti dirigeant (inscrit dans la Constitution en février 1976) et la majorité de la société. Par ailleurs, l’emprise soviétique issue des accords de Yalta provoque de plus en plus le mécontentement de la population, surtout à mesure que celle-ci réalise que les dispositions des accords de Yalta sur les élections libres et démocratiques en Pologne devant aboutir à un gouvernement légal n’ont pas été respectées.

La période 1977-1983 a été riche en publications, d’abord clandestines, puis légales, qui dévoilaient les faits historiques passés sous silence ou déformés durant trente ans. Ainsi, l’un des traits significatifs des dernières années a été la prolifération des documents et des commentaires historiques indiquant notamment qu’en 1944-1945 la majorité de la population soutenait le gouvernement polonais en exil à Londres et non celui que soutenait Moscou, que les groupements prosoviétiques étaient minoritaires et, enfin, que les élections de janvier 1947, prévues par les grandes puissances à Yalta, ont été falsifiées (selon les publications non gouvernementales) ou qu’elles « ne furent pas aussi régulières qu’elles auraient dû l’être... » (selon les publications du Parti ouvrier unifié polonais en 1981-1982).

Les porte-parole du gouvernement ont publiquement reconnu, entre 1980 et 1983, que la terreur régnait en Pologne entre 1948 et 1956 et que l’instauration du pouvoir communiste en Pologne avait été due essentiellement au « rapport des forces internationales ».

Andrzej Werblan, ancien secrétaire du comité central du P.O.U.P., a constaté que « dans le passé il y avait eu une manipulation de la vie publique », que « le rôle dirigeant du P.O.U.P. avait été mal exercé » parce que l’appareil du parti remplaçait et doublait l’administration politique et économique d’État en exerçant ainsi le pouvoir de fait – sans responsabilité.

Pour Jerzy Wiatr (conseiller à l’époque du général Jaruzelski), « le pouvoir d’État n’a jamais résolu son problème initial, à savoir l’antagonisme entre les gouvernants et les gouvernés ». Pour les dirigeants actuels, « le penchant socio-démocratique et technocratique de Gierek » – premier secrétaire du P.O.U.P. entre décembre 1970 et septembre 1980 – « a mené la Pologne d’une crise à l’autre aboutissant aux événements d’août 1980 ». En réalité, les dix années du gouvernement Gierek se divisent en deux périodes: celle de 1970 à 1975, liée à un certain progrès politique et économique taxé parfois de « petite stabilisation », grâce au relâchement des contraintes socioculturelles et au développement industriel rendu possible par d’importants emprunts auprès de la France, des États-Unis et de l’Allemagne de l’Ouest, et la période de 1975 à 1980 qui voit l’aggravation des difficultés économiques.

Le tournant de 1975

En 1975, le gouvernement procède à une réforme administrative dont le mot d’ordre est la « réduction de la bureaucratie ». Cette réforme aboutit à la liquidation des administrations de district et à la multiplication des voïvodies (préfectures) qui passent de 22, dont 5 départements urbains, à 49, dont 3 départements urbains: Varsovie, Cracovie et Lodz.

En 1975, également, le gouvernement publie un projet de Constitution, profondément remaniée par rapport à celle de 1952. On y voit pour la première fois l’affirmation précise du rôle dirigeant du parti (art. 3) et l’obligation d’amitié avec l’U.R.S.S. (art. 6 et préambule). Ces textes définissent les objectifs de la nation, de l’État et de la Constitution en termes « d’indépendance et de souveraineté de la nation polonaise » en même temps que « d’amitié et de coopération avec l’U.R.S.S. ». Des commentateurs ont souligné l’incohérence de ces deux éléments: « indépendance et souveraineté », d’une part; « amitié et coopération renforcées avec l’U.R.S.S. », d’autre part. Dès 1973, l’analyse du projet de modifications constitutionnelles d’Adam Lopatka (devenu en 1983 ministre des Cultes du gouvernement Jaruzelski) prévoyait toutes les modifications de 1975-1976 sauf une: celle qui porte sur l’amitié et la coopération institutionnalisées avec l’U.R.S.S.

Ces modifications, et d’autres encore, ont soulevé de nombreuses protestations, dont celles de l’épiscopat catholique (9 janv. 1976) et de maints intellectuels. La Constitution est néanmoins votée le 10 février 1976; un seul député catholique, Stanislaw Stomma, s’est abstenu. Le pays entre dans une nouvelle crise socio-économique (nouvelle hausse vertigineuse des prix) et aussi politique.

Les difficultés des années 1976-1980

La seconde moitié des années soixante-dix est marquée par les difficultés économiques; le rendement des nouveaux investissements est bas (et très tardif), tandis que tombent les premières échéances de remboursement des crédits en devises. En même temps, la Pologne est obligée de dépenser des sommes considérables pour acquérir les armements imposés par l’U.R.S.S. (pacte de Varsovie). Le budget de la Défense nationale croît rapidement. L’appareil du parti et de l’État se bureaucratise (la réforme administrative n’a rien résolu) et devient corrompu tout en manifestant son incapacité à mener une gestion correcte, nécessaire à une grande société moderne de 35 millions de citoyens en 1980. Les services marchent mal, les magasins sont presque vides, le zloty perd sa valeur réelle et la population est mécontente. Le gouvernement répond au début par des mesures de répression.

Tel est le cas lors des manifestations ouvrières de Radom et d’Ursus, en juin 1976, contre la hausse des prix: elles sont écrasées par les forces de l’ordre et réprimées par une justice très expéditive. Ainsi, au cours des années 1976-1977 naîtra une solidarité entre de nombreux intellectuels catholiques et des intellectuels de gauche (souvent ceux-là même qui s’opposaient à la nouvelle Constitution) qui organisent le soutien aux ouvriers persécutés et à leurs familles. C’est alors, le 23 septembre, qu’est créé le fameux Comité de défense des ouvriers (K.O.R.), composé, au début, de dix intellectuels dont un prêtre. Ses activités se développent malgré des tracasseries administratives et policières.

Finalement, après une « levée en masse » de l’opinion publique polonaise, mais aussi internationale, la Diète vote une amnistie pour les travailleurs condamnés d’Ursus et de Radom, et le K.O.R. se transforme en Comité d’entraide sociale K.O.R., qui agit pour défendre les droits de l’homme bafoués en Pologne. Un autre comité, le R.O.P.C.I.O. (Mouvement de défense des droits de l’homme et du citoyen), est constitué avec à peu près les mêmes objectifs. Toutefois, si le K.O.R. a plutôt une orientation de gauche, et si il insiste sur l’attitude de l’intelligentsia à l’égard des ouvriers, le R.O.P.C.I.O. s’affirme davantage comme un mouvement patriotique et même nationaliste. Le R.O.P.C.I.O. se transforme, le 1er septembre 1979, en Confédération de la Pologne indépendante (K.P.N.), dont Leszek Moczulski et trois autres dirigeants ont été déférés, le 15 juin 1981, devant le tribunal de Varsovie et condamnés, en 1982, à de lourdes peines de prison.

Des publications « hors censure » de la K.P.N. sont diffusées assez largement dans le pays. Cependant, déjà depuis 1976 apparaissent des publications clandestines, périodiques ou non, issues du milieu du K.O.R. et des autres groupes non conformistes ou franchement oppositionnels. Dans la répression de cette information et du commentaire « hors censure », le pouvoir garde néanmoins une certaine mesure. Et cela non seulement du fait d’un besoin croissant de crédits occidentaux, mais aussi parce que l’Église catholique, grande puissance morale et donc indirectement politique en Pologne, soutient de plus en plus vigoureusement et savamment les revendications, socioculturelles d’abord, économiques ensuite, de la population. L’Église aide les deux comités (K.O.R. et R.O.P.C.I.O.) de même que l’« Université volante » animée par une équipe de cinquante-huit intellectuels, universitaires non conformistes, qui organisent des conférences et confectionnent des polycopiés sur le monde contemporain, sur la vraie histoire immédiate avec pour sujet essentiel: l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et des trente-cinq années d’existence de la Pologne populaire, avec la vérité sur le pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août 1939, sur le massacre soviétique de Katy (avr.-mai 1940), sur l’insurrection de Varsovie contre les nazis privée de l’aide soviétique, etc. Les élections truquées de janvier 1947 constituent également un chapitre du programme de cette « Université ».

L’élection du nouveau pape polonais Jean-Paul II, en octobre 1978, et sa visite en Pologne en mai-juin 1979 renforcent moralement la société polonaise et donnent du courage à de nouvelles couches sociales: aux jeunes, aux masses catholiques paysannes et citadines. On observe un réveil moral authentique mais aussi indirectement politique ou du moins socio-économique.

L’effondrement de 1980

Rarement, dans l’histoire des crises polonaises de l’après-guerre, on voit s’esquisser des signes avant-coureurs d’un effondrement si important. Et cela bien que (ou peut-être parce que) la rigueur de la répression gouvernementale ne soit pas absolue. L’effondrement qui s’annonce en 1980 menace tous les secteurs de la population et tous les domaines: économique, social, politique et culturel. La manipulation des mass media est un des facteurs importants de mécontentement. L’entrée en scène d’une nouvelle génération qui n’a pas été marquée par la terreur stalinienne y est aussi pour quelque chose.

D’autant plus que les jeunes (et les moins jeunes) ont largement profité des possibilités de voyager en Occident offertes aux Polonais durant les années soixante-dix, ce qui donne lieu à des comparaisons théoriques, mais surtout pratiques, entre les régimes et contribue à la crise qui couve au début de 1980.

Une forte augmentation des prix, annoncée pour la fin de juillet, allait mettre le feu aux poudres. Les grèves éclatent à Ursus et Gda sk (à nouveau), mais aussi à Lublin, Varsovie, Szczecin et un peu partout. Lech Wa face="EU Caron" ゥ きsa, leader de 1970 et cofondateur d’un journal syndicaliste clandestin Robotnik Wybrze face="EU Updot" 勞a (avr. 1978), dirige encore une fois la grève suivie par 17 000 hommes aux chantiers navals de Gda sk. Les grèves se prolongent et touchent progressivement d’autres régions du pays, la Silésie en particulier. Dans cet éclat, il faut voir également quelques effets de l’action syndicaliste libre non officielle, soutenue par le K.O.R. et les bulletins clandestins (depuis sept. 1976) qui donnent au mouvement de grève sa nouvelle dimension.

Les accords de Gda size=5sk et leurs prolongements

Contrairement à Gomulka en 1970, Gierek s’est décidé, en 1980, à négocier. Dès 1971, il avait annoncé que, dans des cas exceptionnels, le rôle de l’armée n’était pas de tirer contre les ouvriers. Après l’échec à Gda sk d’un premier négociateur, Tadeusz Pyka, vice-président du Conseil, son collègue Mieczyslaw Jagielski réussit, après quelques jours de pourparlers dramatiques avec Lech Wa face="EU Caron" ゥ きsa, à signer, le 31 août 1980, les accords dits de Gda sk dont la teneur a été reprise par Kazimierz Barcikowski, autre représentant du gouvernement à Szczecin puis à Jastrz きbie (Silésie).

Ces accords, publiés et acceptés par le gouvernement, autorisaient l’existence d’un syndicat indépendant (Solidarité), légalement établi et entériné le 9 novembre 1980 par la Cour suprême. D’autres points furent acquis: la réintégration de tous les travailleurs injustement licenciés, la libération des prisonniers politiques et des syndicalistes (dont Kuro et d’autres dirigeants du K.O.R.), le droit d’accès aux moyens de l’information de masse, la reconnaissance effective du droit de grève, etc.

La mise en œuvre de ces accords a été confiée au nouveau secrétaire du parti, Stanislaw Kania, et à un nouveau président du Conseil, J. Pi kowski, qui est remplacé en février 1981 par le général Wojciech Jaruzelski. Edward Gierek a démissionné le 4 septembre 1980 en butte à des accusations de plus en plus graves. Il est exclu du parti en juillet 1981 et interné avec ses principaux collaborateurs en décembre 1981. Son équipe est remplacée totalement par des nouveaux venus à l’issue du IXe congrès du P.O.U.P. en juillet 1981. L’ancien président du Conseil, Piotr Jaroszewicz, et son adjoint, Tadeusz Wrzaszczyk, devaient être déférés devant le Tribunal constitutionnel, mais ils ne le seront pas. Gierek est finalement libéré.

Une pression populaire très forte continue de s’exercer dans presque tout le pays, où les ouvriers et l’intelligentsia exigent la démission des dirigeants incapables et corrompus. Des grèves ont été l’arme principale de cet affrontement. La nouvelle direction du pays a pris la décision de poursuivre les responsables de la crise, ce qui a abouti à des changements notables dans l’administration et à des poursuites judiciaires contre d’anciens ministres et directeurs généraux (y compris celui de la Radio-Télévision).

L’Église catholique, qui soutenait moralement et au-delà une société assoiffée de justice, mettait néanmoins en garde celle-ci contre toute action violente et même, par la bouche du cardinal Wyszynski, invitait les ouvriers grévistes à la reprise du travail (le 26 août 1980). L’accord de Gda sk conclu, l’épiscopat et les cercles laïques catholiques ont dépêché auprès de Wa face="EU Caron" ゥ きsa, devenu président du syndicat Solidarité, des conseillers-experts d’orientation chrétienne, comme Tadeusz Mazowiecki, Romuald Kukolowicz, Andrzej Wielowieyski, et d’autres. Ainsi, du fait de l’arrivée d’un groupe de conseillers « révisionnistes » proches de la gauche libérale ou même trotskisants, le nouveau syndicat s’est étendu politiquement avec un large éventail d’orientations qui reflétaient bien, un an plus tard, la diversité populaire de ce mouvement socio-syndicaliste de 10 millions d’adhérents.

Par ailleurs, l’Église, qui soutient vigoureusement la création d’un grand syndicat des agriculteurs privés, voit ses efforts couronnés de succès en mai 1981 malgré une âpre opposition du pouvoir; cela renforce davantage l’immense pression populaire qui s’exerce durant cette année 1981 sur la direction du parti, confronté non seulement à une crise socio-économique et politique intérieure jamais connue en Pologne depuis la guerre, mais aussi à de fortes pressions soviétiques qui exigent de « renverser le cours des événements » (le 5 juin 1981), de stopper « la contre-révolution et l’antisoviétisme déchaînés ». Soumis à toutes ces pressions, Stanislas Kania remplace Jozef Pinkowski par le général Wojciech Jaruzelski, qui a la confiance à la fois des dirigeants soviétiques et d’une partie de la société. Il cumule désormais les fonctions de ministre de la Défense nationale et de président du Conseil. L’objectif de cette promotion était aussi de profiter du prestige incontestable dont l’armée jouissait toujours en Pologne. Il en résulte un processus de militarisation de l’administration polonaise qui atteint son apogée vers la fin de 1982 et au début de 1983.

Le retournement du 13 décembre 1981 et le modèle socialiste polonais

Le développement dynamique de Solidarité derrière lequel subsistaient deux autres syndicats de bien moindre importance (2 700 000 adhérents) pose un problème qui n’est pas tellement nouveau, celui du « modèle polonais » du socialisme. Cette notion, avancée par Gomulka en 1945-1946 (« la voie polonaise vers le socialisme »), prend, en 1981, de nouvelles dimensions.

Le P.O.U.P., parti non unique, coexistait déjà avec le Parti démocrate, et le Parti paysan unifié, avec l’Église catholique dont l’importance s’accroît visiblement, ainsi qu’avec l’agriculture à 75 p. 100 privée. Le modèle est « enrichi » par un pluralisme syndical inexistant dans les autres pays socialistes, par le droit de grève et par l’accès moins contrôlé aux mass media. On assiste à l’ébranlement du monopole du P.O.U.P. sur l’information et la propagande imprimée et, dans une certaine mesure, aussi radiodiffusée. Seule la télévision reste totalement entre les mains du pouvoir.

Toujours est-il que les libertés publiques constituent un point important du modèle polonais; la loi sur la censure entrée en vigueur le 1er octobre 1981 en est la preuve. Les lois sur les secrets d’État et sur la presse suivent en 1983 et en 1984. Mais plus ce « modèle polonais » s’affirme et plus la pression soviétique s’accentue. Par contre, le mouvement syndical international renforce la position de Solidarité et donc la réalité du « modèle polonais ».

Les deux grands événements, le IXe congrès du P.O.U.P. en juillet 1981 et le Ier congrès de Solidarité en septembre-octobre 1981, laissent prévoir un affrontement qui ne sera pas seulement intérieur. Solidarité exige des élections communales libres laissant la possibilité de choisir entre les candidats; certains des dirigeants de Solidarité ont lancé à la fin de novembre l’idée d’organiser un référendum sur l’exercice et les méthodes actuels du pouvoir. Cela aurait pu être encore une particularité du « modèle ». Solidarité lance également un appel aux ouvriers soviétiques et autres en vue d’organiser des syndicats libres.

Le IXe congrès du P.O.U.P. accepte les réformes socio-économiques sur la nécessité du « renouveau » public, mais reste fermement sur ses positions traditionnelles: le P.C. comme force dirigeante et l’amitié obligatoire avec l’U.R.S.S.

La situation dans le pays est ainsi loin de la stabilisation; l’ancien appareil du parti et de l’État (souvent encore en place) manifeste son hostilité aux revendications populaires. De profondes rancunes se font jour des deux côtés. Et il y a bel et bien deux côtés. La troisième force (bien qu’elle ne puisse être comparée aux deux précédentes), l’Église, offre ses bons offices, mais sans grands résultats. Le général Jaruzelski, le cardinal Wyszynski et Lech Wa face="EU Caron" ゥ きsa se rencontrent à trois reprises, mais les passions sont déchaînées et l’immensité des défaillances du côté gouvernemental est évidente. Le manque de bonne foi chez de nombreux dirigeants persiste. Cependant, le pouvoir dispose de soutiens extérieurs: toute la logistique du pacte de Varsovie. La Pologne se trouve bien depuis Yalta dans la « zone soviétique ».

Pleins pouvoirs pour le général Jaruzelski et état de guerre

Ainsi, le 18 octobre 1981, Stanislaw Kania, jugé trop peu ferme et insuffisamment fort, est limogé (il deviendra membre du Conseil d’État) et remplacé par le général Jaruzelski, qui conserve toutes ses fonctions au comité central et au gouvernement.

Entre le 18 octobre et le 13 décembre 1981, le général Jaruzelski, qui a concentré tout le pouvoir entre ses mains, poussé par les dirigeants soviétiques, se prépare à la remise au pas de Solidarité devenu puissant, politisé et méfiant à l’égard de ce pouvoir. De nombreuses « fuites » (authentiques ou organisées) alertent la direction du syndicat qui menace de déclencher la grève générale si le général Jaruzelski décidait d’instaurer l’état d’urgence. Ces cinquante-cinq jours attendent encore l’historien qui établirait la vérité sur les vrais coupables de l’effondrement du « renouveau » et du « modèle polonais » socialiste qui aurait pu s’avérer efficace et gagner ainsi une légitimité nationale.

L’étude des publications polonaises de cette période éclaire bien l’enjeu énorme de la décision sur l’état de guerre, peut-être répression injustifiable, et peut-être moyen de sauvetage de la Pologne indépendante devant la menace de l’intervention armée de l’U.R.S.S. Le 13 décembre 1981, l’état de guerre est décrété à l’aube.

L’année 1982 est caractérisée par de multiples affrontements, de moins en moins violents, non du fait de la « normalisation » souhaitée par le pouvoir, mais du fait de l’insistance de l’Église, d’une part, et de la réflexion d’une grande partie des élites, issues tant de Solidarité suspendu (et dissous le 8 octobre) que des autres organisations et courants, d’autre part. Cette réflexion oppositionnelle choisit une stratégie de non-violence en même temps que de non-capitulation. D’où les vifs débats au sein de Solidarité clandestin. Certains cercles du pouvoir semblaient vouloir provoquer une résistance violente pour pouvoir l’écraser ensuite, mais en vain. Le bilan de cette année, cependant, paraît être, malgré une grande amertume et une opposition considérable, la non-violence . Il s’agit là d’une caractéristique bien particulière dont la signification dépasse certainement les frontières du pays.

En 1982 coexistent en Pologne quatre forces inhabituelles dans un système socialiste: le parti, l’armée, l’Église catholique et les travailleurs attachés à l’idéal et souvent aux structures de Solidarité. Les nouveaux syndicats officiels, créés à la fin de 1982 après la liquidation formelle de Solidarité (le 8 oct.), n’ont réussi à regrouper jusqu’en juillet 1983 que des membres du P.O.U.P. et quelques milliers d’autres travailleurs, au total quelque 2 500 adhérents. D’ailleurs, le parti a été abandonné par presque un million de ses adhérents.

L’état de guerre a abouti au départ de 244 juges (dont 28 ont été renvoyés par le Conseil d’État) sur 3 400 magistrats. En 1982, la procédure sommaire propre à l’état de guerre a été appliquée dans 3 700 cas. Au 31 décembre 1982, 1 523 personnes ayant été condamnées pour avoir enfreint les prescriptions de l’état de guerre se trouvaient encore emprisonnées.

L’année 1983 est marquée par la suspension de l’état de guerre et par quelques progrès dans la normalisation du pays qui, cependant, reste bouleversé, déprimé, sympathisant avec les structures clandestines de Solidarité et refusant dans son immense majorité son soutien au régime militaire. Au lieu de servir à stabiliser le pays, le prestige de l’armée est sorti réduit de cette épreuve, selon des sondages officiels gardés toutefois secrets.

Certes, la visite que le pape devait effectuer en Pologne a mis en relief la pleine reconnaissance de ce pouvoir. Toutefois, la vérité qui aura été prônée et dite urbi et orbi donnera à réfléchir tant au gouvernement qu’à ses adversaires.

La visite de Jean-Paul II en Pologne du 16 au 23 juin 1983 confirme le soutien moral et spirituel du Saint Père aux justes revendications humaines et sociales des Polonais. Le pape redonne courage à la population, et en même temps il met en garde le pouvoir en place qui se trouve, pour la troisième année consécutive, soumis à la pression des dirigeants soviétiques, est-allemands et tchécoslovaques, d’une part, et à une pression populaire, d’autre part. Ainsi, la force du verbe se révèle aussi puissante que celle de l’énorme appareil policier et militaire d’une puissance mondiale exigeant du gouvernement polonais qu’il fasse « revenir en arrière le cours des événements ». Après l’indescriptible succès du voyage papal en Pologne, l’état de guerre est levé par la Diète, sur proposition du général Jaruzelski, le 22 juillet 1983. Encore une période qui est close par une conclusion évidente pour beaucoup: on ne peut pas gouverner le pays réel contre la société, tant le pouvoir que la nation en sont conscients.

5. La Pologne de 1983 à 1994

La situation en Pologne, entre la levée de l’état de guerre en juillet 1983, l’amnistie (libération des prisonniers politiques) du 17 juillet 1986 et l’intensification de la restructuration en Pologne et en U.R.S.S. en 1987 et 1988, est encore plus complexe qu’auparavant. Les raisons de cette complexité sont à la fois politiques, socio-économiques, culturelles et internationales. Dans ce contexte, on note un certain relâchement des contraintes extérieures (U.R.S.S.), l’augmentation de la pression populaire, liée à l’aggravation de la crise économique, et les progrès, il est vrai très limités, de la réforme conçue pourtant avec compétence (suivant des exemples occidentaux, hongrois ou yougoslave) par des économistes et d’autres spécialistes polonais.

Un rôle particulier est imparti à l’Église catholique aussi bien en tant qu’institution, en tant qu’éthique chrétienne qu’en tant que communauté des croyants, la société polonaise cherchant dans sa majorité le salut dans l’Église, personnifiée pour beaucoup par le pape.

Le domaine des libertés publiques est un chapitre à part où, face aux oppositions assez fortes, le pouvoir essaie de libéraliser et d’améliorer le contenu des mass media et d’attirer des groupes « raisonnables » de la société civile.

L’évolution démocratique (ou devant donner cette impression) des institutions, qui doit aboutir à une nouvelle Constitution en 1991, complète l’image de la situation.

Le modèle institutionnel polonais a subi quelques modifications positives comme la mise en place d’un tribunal constitutionnel corrigeant certaines décisions ministérielles et autres, d’un « ombudsman » polonais, en 1988, porte-parole des droits civiques, ou du Conseil consultatif auprès du président du Conseil d’État Jaruzelski.

Le modèle polonais transitoire

Les traits particuliers de ce modèle polonais ont été ainsi décrits, en juin 1986, par le professeur Lopatka: « Un système d’exercice du pouvoir durablement « co-allié » (P.O.U.P., Parti paysan, Parti démocrate, associations catholiques), un rôle social de l’Église plus important que dans tous les autres pays socialistes, une influence plus forte aussi de l’autogestion locale, ouvrière et paysanne. »

Le président de la Cour suprême mentionne aussi les tribunaux constitutionnel et administratif suprême et l’existence de liens entre les Polonais de Pologne et ceux des pays occidentaux (plus de 10 millions). Enfin, il souligne que le souci de se conformer aux modèles des pays socialistes a une moindre importance. Cette dernière caractéristique se confirme davantage en 1988, mais elle ne fait pas état de la pluralité de fait de l’information et de l’opposition, qui constitue un point d’âpres controverses entre le pouvoir et Solidarité clandestine et les autres mouvements de contestation.

C’est dans ce contexte qu’il faut rappeler que le contrôle politique des rouages du pouvoir s’est renforcé dans la période 1983-1988, à commencer par la Diète (Parlement polonais) qui est allée jusqu’à refuser de changer le président de la Chambre suprême de contrôle, allant ainsi à l’encontre de la proposition du gouvernement. Le général Hupalowski est donc resté à l’époque titulaire de ce poste.

Le contrôle juridictionnel de l’administration a été renforcé par le Tribunal administratif suprême, tandis que les commissions de la Diète et du Conseil d’État semblaient être plus sensibles aux plaintes et contestations venant de la base.

Un facteur d’importance est constitué par l’opinion publique (les opinions publiques) exprimée par la presse catholique, la presse clandestine qui existe toujours (400 titres environ en 1988), par la presse légale mais non progouvernementale (Res Publica depuis 1987), par le matériel audiovisuel produit clandestinement et officiellement ou même importé (en 1988, le nombre de magnétoscopes en Pologne était estimé à un million). Tout cela a accentué cette pluralité d’opinions.

De surcroît, la presse officielle, légale (censurée conformément à la loi de 1981 amendée le 28 juillet 1983 et à la loi sur la presse du 26 janvier 1984), est devenue plus ouverte et reflète davantage des points de vue critiques et des divergences d’opinion. Des spécialistes affirment, à juste titre, que ce phénomène est apparu d’abord en Pologne, puis en U.R.S.S.

Certes, cette évolution dans le domaine des libertés publiques et des contrôles du pouvoir n’aboutit pas au redressement de la situation socio-économique du fait de la méfiance profonde persistant à tous les échelons de la société civile ainsi qu’à l’intérieur de la classe politique.

Ainsi, cette période se caractérise-t-elle par la montée au sein du parti dirigeant (selon la Constitution de 1976) des éléments réformateurs, par la réorganisation dans ce sens du gouvernement (fin de 1987, juin et septembre 1988), par des ouvertures en direction des oppositions (sauf Solidarité au début, puis y compris Solidarité en 1988), par un rapprochement avec les émigrés polonais et par la libéralisation de la réglementation sur les passeports (selon les estimations publiées dans l’organe du P.O.U.P. Polityka , un million de Polonais ont quitté ou vont quitter le pays), ainsi que par une offensive de charme à l’égard de l’Église catholique.

Administration et parti

Avant 1987, la direction du parti essayait de diriger les critiques et les exigences de réforme et d’améliorations sur l’administration, sorte de bouc émissaire. Le programme du P.O.U.P., avant le Xe congrès (juill. 1985), précisait ainsi que l’administration devait se conformer aux nouveaux besoins et aux nouvelles situations, ce qui exige une grande efficacité dans l’accomplissement de ses fonctions. Avant mars 1986, la XVIIIe session plénière du Comité central du P.O.U.P. avait insisté sur le fait que l’administration doit être au service de la société. Cela se répéta en 1987 lorsque la direction du parti exigea une réduction du nombre des fonctionnaires et de la bureaucratie; cela se réfléta dans la presse, mais plus rarement dans les faits.

Une journaliste de la presse officielle a souligné que « nous avons trop de postes de dirigeants, trop de fonctionnaires par rapport au nombre de personnes travaillant dans le secteur productif »; et de conclure par la citation du projet contenu dans le programme du P.O.U.P. sur le renforcement de l’efficacité de l’administration. Sur 12 millions de personnes employées dans l’économie nationale, 1 200 000 occupent un poste de direction, ce qui représente, en déduisant les paysans et les simples ouvriers, un salarié sur quatre. Le professeur W face="EU Caron" ゥadys face="EU Caron" ゥaw Markiewicz, militant du parti et secrétaire de l’Académie polonaise des sciences, a constaté à ce propos qu’il n’est certainement pas correct que « 80 p. 100 des postes de dirigeants dans le pays soient pourvus par les membres du P.O.U.P., ce qui signifie que le système politique est conçu de façon défectueuse et que des gens incontestablement qualifiés n’arrivent pas aux postes de responsabilité. Il faut changer cela ».

Les années 1987 et 1988 ont apporté plusieurs réformes dans ce domaine. Plus d’une dizaine de ministères ont été supprimés. Depuis la fin de 1987, le gouvernement de Zbigniew Messner comprenait 19 ministres et 3 vice-présidents du Conseil, au lieu de 35 en 1981. À partir de 1986, l’accent a été mis sur les tâches économiques de l’administration, et la composition des gouvernements successifs en a été l’expression.

Comme l’a expliqué Mieczyslaw Rakowski (membre du bureau politique et secrétaire du comité central chargé de l’information et de la propagande en 1988), la direction du parti a accepté de créer un gouvernement qui s’occupera tout d’abord de l’économie. Car, si l’on n’arrive pas à résoudre certains problèmes économiques, toute la sphère des superstructures (vie socioculturelle) restera en suspens. « Je suis d’avis qu’il faut concentrer encore beaucoup de forces afin d’obtenir le consensus d’une bonne partie de la société », écrit-il. Cette citation autorisée explique pourquoi, lorsqu’une partie de la direction du parti a été limogée en juin 1988, Rakowski s’est trouvé parmi les réformateurs nouvellement promus au sommet du parti, de même que le professeur W face="EU Caron" ゥadys face="EU Caron" ゥaw Baka, Stanislaw Ciosek et le colonel Boguslaw Kolodziejczak. Un meilleur fonctionnement de l’administration, la mise en œuvre de la réforme économique du programme de lutte contre la crise ne sont pas possibles sans soutien populaire, ce dont le pouvoir est conscient.

Le parti tient, bien entendu, à se maintenir au pouvoir. Si l’on voit au VIIe plénum (juin 1988) et au VIIIe plénum (août 1988) s’esquisser des mesures concrètes de démocratisation et d’ouverture à l’égard de la société, y compris des gens indépendants, c’est qu’il n’y a pas d’autres issues à une situation presque dramatique.

Après un compromis laborieux entre le parti au pouvoir et l’opposition, la Diète et le Sénat élus en juin 1989 ont désigné (à une voix de majorité) comme président de la République le général Wojciech Jaruzelski. L’époque de la grande réforme a vraiment commencée.

Parti et oppositions

Il en résulte toute une campagne officielle et semi-officielle proposant un « dialogue », une « coalition pour la réforme », une « alliance sacrée » pour sauver le pays. Stanislaw Ciosek, autorisé par la direction du parti, a déclaré, en juillet 1988: « Nous sommes prêts à débattre avec l’Église et les autres (Solidarité) de toutes les questions sauf celles entraînant la violation de la Constitution [...] en vue de créer un parti social-chrétien. »

Des déclarations allant même plus loin tendent la main à « l’opposition » aux oppositions, y compris Solidarité dissoute qui, poussée par des jeunes, déclenche en août 1988 un vaste mouvement de grèves demandant sa re-légalisation. Le général Kiszczak, ministre de l’Intérieur, se déclare à la télévision prêt à des pourparlers avec Lech Wa face="EU Caron" ゥ きsa, président de Solidarité. Cet entretien a lieu le 31 août 1988, jour du septième anniversaire des accords de Gda sk. Il en aura deux autres jusqu’en novembre. Le 30 novembre, Wa face="EU Caron" ゥ きsa présente à la télévision polonaise, dans un débat avec le chef des syndicats officiels (O.P.Z.Z.) Miodowicz, le point de vue de Solidarité durant quarante-cinq minutes. C’est un événement unique en Pologne et dans les pays socialistes. Au cours d’une « table ronde » entre le pouvoir et Solidarité, en présence des observateurs de l’Église, de longs débats aboutissent, le 17 avril 1989, à la légalisation de Solidarité et de son équivalent, Solidarité paysanne.

La Diète, élue le 13 octobre 1985, joue de plus en plus le rôle de porte-parole d’une partie, du moins, de l’opinion publique. Aucune loi ni aucune déclaration n’est plus votée à l’unanimité (sauf le changement du texte du serment militaire en juin 1988 d’où a disparu le passage sur la fidélité des soldats polonais à l’égard de l’armée soviétique). Le quitus pour le gouvernement en 1987 a été voté avec 18 voix d’opposition et 40 abstentions. Lorsque la candidature de Mieczyslaw Rakowski à la présidence du Conseil des ministres a été soumise au vote, 338 députés se sont prononcés pour, 5 ont voté contre et 35 se sont abstenus. En Occident, ce serait un résultat brillant. À l’Est, c’est le commencement des divergences de vues dans un Parlement élu selon un système non démocratique au regard des critères occidentaux.

Des quatre forces qui existaient en 1983, le parti est, en 1988, contraint à céder, à accepter une certaine démocratisation, à tendre la main aux forces non marxistes, à la société civile. Celle-ci est puissamment soutenue par l’Église, qui essaie toujours d’arbitrer affrontements et conflits, sans pour autant renoncer à ses principes. La visite de Jean-Paul II en Pologne, en juin 1987, et la médiation ecclésiastique en août-septembre 1988 en ont été le symbole et la preuve. Solidarité, syndicat dissous et donc clandestin, mais actif en réalité, persiste à fonctionner en tant que syndicat (avec un soutien de millions de dollars alloués en 1987 et 1988 par le Congrès des États-Unis). Il agit souvent dans le cadre légal de l’autogestion des travailleurs, tout en étant en même temps un mouvement sociopolitique dont la spécificité est l’action non violente et donc non terroriste. En 1983, Lech Wa face="EU Caron" ゥ きsa, toujours président de Solidarité, a obtenu le prix Nobel de la paix. Néanmoins, l’influence réelle de Solidarité s’est considérablement affaiblie au bénéfice des autres mouvements oppositionnels, clandestins et autres, ainsi qu’au bénéfice de tout un courant de plus en plus fort dans la société prêt à un compromis avec le pouvoir qu’on ne peut abolir, semble-t-il, ni par la force ni autrement.

Par ailleurs, le nombre d’adhérents aux nouveaux syndicats (O.P.Z.Z.) a atteint 6 millions (en 1981, Solidarité en comptait 9 500 000). Les grèves de 1988 ont néanmoins renforcé la position de Solidarité soutenue partiellement par les nouveaux syndicats, qui ont exigé en août 1988 la démission du gouvernement; celle-ci a été en effet offerte à la fin d’août 1988. Ces syndicats toutefois se sont opposés à l’existence de deux syndicats dans la même entreprise...

L’armée, instrument puissant et force considérable après la déclaration de l’état de guerre, reste efficace entre les mains du pouvoir, mais une partie des généraux et des colonels placés aux postes de commande de l’appareil du parti et de l’État sont rentrés dans le rang, sauf une équipe étroitement liée au général Jaruzelski. Il est en tout cas difficile de parler, en 1988, de la militarisation de l’appareil.

Politique étrangère

La Pologne reste subordonnée à l’U.R.S.S. Cependant, depuis 1985 elle semble avoir une marge de manœuvre un peu plus grande qui lui permet – la pression économique et sociale aidant – d’entamer des ouvertures en direction des États-Unis (suspension des sanctions économiques décrétées en 1982), de la France (visite, en 1985, du général Jaruzelski au président Mitterrand). Des démarches semblables sont effectuées à Londres (Margaret Thatcher se rend à Varsovie en 1988), à Bonn et à Rome où le général Jaruzelski s’entretient aussi avec le pape Jean-Paul II (janv. 1987). Mieczyslaw Rakowski rencontre à Paris de nombreuses personnalités françaises en juin 1988; T. Olechowsky, ministre polonais des Affaires étrangères, est à Paris fin novembre-début décembre 1988, et, en avril 1989, Roland Dumas, ministre français des Affaires étrangères, s’entretient à Varsovie avec le général Jaruzelski et Lech Wa face="EU Caron" ゥ きsa.

Les Occidentaux exercent une forte pression sur le pouvoir polonais, demandant le retour au pluralisme syndical, donc le retour à la légalisation de Solidarité, et, en général, le respect des droits de l’homme. La Pologne a fait déjà quelques pas dans cette direction. En 1984-1985, dans les polémiques avec les autorités françaises, le gouvernement polonais a brandi la menace d’une réduction radicale de l’enseignement de la langue française en Pologne. Cette menace a finalement été retirée au cours des années suivantes lorsqu’une offensive de charme a été lancée par Varsovie à l’égard de la France; le pouvoir polonais était poussé dans ce sens tant par l’intelligentsia polonaise que par les ouvertures gorbatchéviennes.

Vers la fin des années quatre-vingt, la société civile prend une importance réelle, et les destinées du pays se jouent entre l’Union soviétique gorbatchévienne, l’équipe gouvernementale polonaise quelque peu ébranlée et l’Église qui est liée à cette société civile chrétienne, où fourmillent (surtout parmi les jeunes) les divers mouvements de contestation et de révolte.

Une époque nouvelle

Les années quatre-vingt-dix ne constituent pas simplement une nouvelle période dans l’histoire immédiate de la Pologne, mais bien véritablement une époque nouvelle, depuis l’écroulement du régime communiste soviétique. Cette transformation s’est effectuée par la voie pacifique, conformément au principe de non-violence prôné par le mouvement Solidarité. La réussite en a été consacrée par la « table ronde » organisée entre les dirigeants communistes « réformateurs » et les forces d’opposition le 6 février 1989 et qui a abouti à des élections quasi libres et, enfin, à l’écroulement du régime. Le P.O.U.P. est dissous le 28 janvier 1990.

En décembre 1990, Lech Wa face="EU Caron" ゥ きsa est élu président de l’État pour cinq ans au suffrage universel. Des querelles politiques entre les groupements issus de Solidarité vont susciter une grave instabilité ministérielle: quatre gouvernements post-Solidarité ont été formés successivement, par Tadeusz Mazowiecki, Czeslaw Bielecki, Jan Olszewski et Hanna Suchocka. La rigueur des réformes « à l’occidentale », introduites principalement par le vice-Premier ministre Leszek Balcerowicz, trop rapidement et sans tenir assez compte de la situation d’une population exténuée, s’est soldée par le retour, en septembre 1993, des anciens communistes réformateurs, alliés au Parti paysan. Le gouvernement de Waldemar Pawlak, du Parti paysan, qui démissionnera en février 1995, a été constitué massivement de membres de ce dernier parti, et du Parti social-démocrate, c’est-à-dire de l’ex-Parti communiste.

Cette nouvelle voie polonaise n’est pas exempte de défaillances politiques, socio-économiques et administratives. Ainsi, le nombre de personnes employées dans les services publics a augmenté, durant ces quatre années, de plus de 50 p. 100, et, en 1994, le taux d’inflation a dépassé 25 p. 100. Le projet de budget pour 1995, voté par le Parlement, prévoit un taux d’inflation de 17 p. 100.

À compter du moment où s’est désagrégée Solidarité, plus de 250 partis politiques ont été enregistrés auprès du tribunal de Varsovie. En 1994, on peut grosso modo les répartir entre trois mouvances: l’une, plus ou moins regroupée, au Parlement, autour du gouvernement Pawlak; en deuxième lieu, tous les groupes du centre et de droite, défaits lors des élections (aucun groupe de droite, ni aucun groupuscule d’extrême droite, n’a obtenu de représentant au Parlement); enfin, les opinions convergeant autour du président Wa face="EU Caron" ゥ きsa, renouant avec les anciens de Solidarité, qui essaient d’exercer leur influence en dehors des partis gouvernementaux comme de ceux de l’opposition.

De son côté, l’Église catholique polonaise conserve son autorité morale chez les croyants, mais le rôle politique qu’elle avait pu jouer tend à s’amenuiser quelque peu.

Un objectif majeur de la Pologne est de s’intégrer à la Communauté européenne, ainsi qu’à l’Organisation militaire du traité de l’Atlantique Nord. À la fin de 1994, elle est considérée – ainsi que la Hongrie et la République tchèque – comme ayant les meilleures chances d’y parvenir.

6. Aspects économiques et démographiques

Jusqu’au coup de force de Jaruzelski

Par sa puissance économique, son histoire récente et son évolution démographique, la Pologne occupe une place originale au sein du Comecon. Riche en ressources naturelles et énergétiques, elle a longtemps été un grand exportateur de produits alimentaires et de charbon, faisant de son commerce extérieur un moteur essentiel de sa croissance. Elle a su diversifier ses échanges, s’ouvrant davantage aux pays occidentaux et au Tiers Monde.

Son appareil industriel s’est modernisé tandis que la majorité de la production agricole nationale restait fondée sur des petites exploitations individuelles.

Au début des années soixante-dix, la Pologne s’est engagée dans une politique économique audacieuse visant à assurer une augmentation plus rapide des revenus de la population, une accélération des investissements et une croissance de l’emploi. Elle a considérablement rénové son appareil productif en important des technologies de pointe. Après de premiers résultats spectaculaires, cette nouvelle stratégie de développement a cependant engendré une crise sans précédent de l’économie polonaise.

Depuis 1978, où il atteint son point culminant, le revenu national net (en prix constants) connaît une croissance négative, revenant en 1982 au niveau de 1973. Une crise sociale et politique s’est ensuivie: après les grèves de juin 1976 déclenchées contre une hausse des prix que le gouvernement tentait d’imposer, un mouvement de protestation ouvrière sans équivalent dans un pays socialiste a donné naissance, en août 1980, au syndicat indépendant Solidarité, fort de 10 millions d’adhérents. Le pays est alors entré dans une ère de grande instabilité politique et économique que l’état de guerre imposé par le général Jaruzelski, en décembre 1981, n’a pas réussi à enrayer.

Cette évolution générale est perceptible dans tous les secteurs de la société.

Une puissance industrielle

La Pologne des années quatre-vingt est un grand pays industriel où la majorité de la population (56,4 p. 100) vit et travaille en ville. Depuis les années cinquante, elle est passée d’une structure sociale à majorité agraire à une économie moderne. En 1931, seulement 27,4 p. 100 de la population vivait à la ville et en 1946, 31,8 p. 100.

Sur une population active de 16,8 millions de personnes, 5 millions travaillent dans l’agriculture (882 000 sont employées dans le secteur nationalisé). L’industrie proprement dite emploie 5 millions de travailleurs, le bâtiment 1,3 million, les transports et communication 1 million, les services de santé 658 000. Environ 70 p. 100 des femmes en âge de travailler sont employées dans le secteur nationalisé (chiffre de 1982).

L’industrie lourde est plus développée en Pologne que dans les autres pays du Comecon. De 47 millions de tonnes en 1947, la production de houille est passée à 94 millions de tonnes en 1955, et a dépassé les 100 millions l’année suivante pour atteindre, en 1980, le chiffre de 193 millions de tonnes, qui place la Pologne au premier rang européen devant la Grande-Bretagne. Il faut y ajouter plus de 35 millions de tonnes de lignite alimentant les centrales électriques et l’industrie chimique. Ainsi, l’essentiel de l’énergie électrique (117,6 milliards de kWh en 1982) est d’origine thermique.

Les trois bassins houillers du pays ont des réserves estimées à 60 milliards de tonnes pour le charbon et de 16 à 20 milliards pour le lignite. L’augmentation de la production pose cependant un certain nombre de problèmes techniques: la profondeur moyenne des puits s’accroît de 16 mètres par an et devrait atteindre 600 mètres en 1985, ce qui nécessite l’implantation d’équipements modernes. La Pologne exporte une partie de son charbon, fabrique son propre coke et alimente ses foyers sidérurgiques qui ont fourni 14,5 millions de tonnes d’acier brut en 1982.

L’industrie chimique lourde est alimentée par le charbon et les hydrocarbures, dont une bonne part est importée par l’« oléoduc international de l’Amitié » qui traverse le

territoire à la hauteur de P face="EU Caron" ゥock, où est édifié un gros complexe pétrochimique. La découverte et la mise en exploitation, au cours des années soixante-dix, de grands gisements de soufre près de Tarnobrzeg ont fait de la Pologne un des plus grands producteurs de soufre (5,1 millions de t en 1978) et d’acide sulfurique (3,2 millions de t en 1978).

La structure de l’industrie polonaise est toutefois marquée par un grave déséquilibre entre cette production de produits de base et de matières premières et celle de produits manufacturés. Le développement accéléré de l’électromécanique (qui contribue pour plus d’un tiers à la production industrielle) au cours des années soixante-dix n’a pas modifié fondamentalement cet écart. Dans le même sens, l’excessive consommation d’énergie par l’industrie réduit les capacités d’exportation du pays. Le coefficient d’utilisation d’énergie nécessaire est, selon des spécialistes du gouvernement polonais, vingt-quatre fois supérieur à celui des pays occidentaux industrialisés. L’industrie polonaise consomme également de manière excessive matières premières et matériaux.

C’est pour remédier à ce déséquilibre fondamental, hérité de la période de « construction du socialisme », que l’équipe venue au pouvoir en décembre 1970 avec Edward Gierek s’est lancée dans une politique ambitieuse d’investissement et de crédit.

Outre l’électromécanique, les secteurs qui ont le plus progressé au cours des années soixante-dix sont la métallurgie, les matériaux de construction, le textile et l’industrie alimentaire. Cependant, l’approvisionnement du marché est resté, en particulier pour les logements, la confection et les produits alimentaires, aussi mauvais qu’auparavant. La crise ouverte en 1978-1979 n’a fait, sur ce plan, qu’aggraver une situation déjà difficile pour la majorité de la population.

Population et urbanisation

Avec une population estimée en 1988 à 38 millions d’habitants, la Pologne est un pays jeune et en pleine croissance démographique. La comparaison des résultats des recensements depuis 1946 indique une densité moyenne en augmentation régulière: 77 en 1946, 95 en 1960 et 112 en 1978. La population rurale continue à émigrer vers les villes, même si, depuis 1975, le rythme semble se ralentir. Le solde migratoire, plus fort pour les femmes que pour les hommes, atteint au total + 251 000 en 1975 contre + 148 000 en 1982, mais il reste très supérieur en valeur absolue à celui des années soixante et soixante-dix.

Les grandes villes ont connu, après leur reconstruction au lendemain de la guerre, une croissance régulière. La capitale, Varsovie, qui compte 1 628 900 habitants en 1982, en abritait 1 139 200 en 1960. Les grandes villes industrielles Lódz et Katowice sont passées respectivement de 710 000 habitants en 1960 à 845 700 en 1982, et de 270 000 habitants à 366 100. Cracovie, qui a vu se développer à ses portes le grand complexe industriel de Nowa Huta, a, en revanche, presque doublé sa population en vingt ans: 481 300 habitants en 1960 et 730 000 en 1982.

Pourtant, les grandes villes polonaises qui avaient connu durant la guerre une véritable saignée de leur population (avec l’extermination, notamment, de leurs communautés juives) retrouvent à peine leur population d’avant guerre. Wroc face="EU Caron" ゥaw par exemple, qui comptait 600 000 habitants dans les années trente, n’a dépassé ce chiffre qu’au début des années quatre-vingt (627 000 en 1982). Varsovie comptait déjà plus de un million d’habitants en 1939, dont 30 p. 100 de juifs.

Cette croissance et cette mobilité démographique se sont caractérisées au lendemain de la guerre par un déséquilibre de la sex ratio qui tend à disparaître. En 1946, on recensait 118,5 femmes pour 100 hommes, en 1960, 106,7 et, en 1970, 105,9. Au début des années quatre-vingt, ce déséquilibre persiste dans la population âgée de plus de quarante ans. Mais la majorité des Polonais est plus jeune. Dans la population âgée de moins de quarante ans, on compte en moyenne 96 femmes pour 100 hommes (chiffres en 1982). La croissance annuelle de la population se maintient autour de 1 p. 100, tandis que le taux de mortalité infantile régresse (43,2 p. 1 000 en 1965, et 25,5 p. 1 000 en 1981).

Une agriculture familiale

La Pologne est le seul pays socialiste (excepté la Yougoslavie) dont l’agriculture est dominée par les exploitations individuelles. Les tentatives de collectivisation dans les années cinquante ont échoué du fait de la résistance paysanne. Et, depuis 1956, les autorités orientent leur politique agraire vers une « socialisation graduelle ». Elles n’ont jamais accepté le principe, à long terme, d’une agriculture privée.

Finalement, l’agriculture polonaise se caractérise par la coexistence des deux secteurs, le secteur privé dominant largement. Les fermes d’État et les coopératives agricoles n’occupent qu’environ 25 p. 100 des terres. Le faible rôle des coopératives (4 p. 100 des terres) est aussi, dans ce cadre, une spécificité de la structure agraire polonaise comparée à celle des autres pays de l’Est. Surtout concentré dans l’ouest et le nord du pays, le secteur nationalisé est traditionnellement orienté vers les productions végétales.

La superficie moyenne des exploitations individuelles demeure faible, avec une tendance à la parcellisation des terres. En 1978, 60,9 p. 100 des exploitations avaient moins de 5 hectares. Alors que l’élevage était traditionnellement concentré dans ce secteur, les autorités ont réussi, au cours des années soixante-dix, à déplacer cette production vers le secteur socialisé et les exploitations de plus de 10 hectares. En 1978, cet ensemble produisait 53,4 p. 100 des bovins, 64,8 p. 100 des jeunes bovins, 56,2 p. 100 des porcins et 63,6 p. 100 des ovins.

La Pologne ne produit plus que de 80 à 85 p. 100 de sa consommation agricole. Elle doit importer essentiellement du blé, du fourrage et de la viande. 30 p. 100 de sa production de viande dépendent des fourrages importés. La crise endémique de ce secteur est surtout la conséquence d’un manque de moyens (engrais, machines, outils, pièces de rechange) et d’une mauvaise répartition de ceux-ci entre le secteur privé et les fermes d’État.

Le manque de fourrage et la disproportion entre les prix d’achat au producteur et le prix de vente sur le marché ont freiné l’élevage. Les fermes d’État souffrent d’une trop grande concentration administrative, et le rendement par hectare est de 20 p. 100 inférieur à celui des exploitations individuelles. Elles disposent de plus de matériaux (+ 163 p. 100) et de plus de capitaux (+ 132 p. 100), mais la productivité du travail y est de 28 p. 100 plus faible (chiffre de 1981).

Depuis 1973, il est de plus en plus difficile d’acheter certains produits en Pologne. À la fin de 1980, l’inflation s’est rapidement accélérée du fait des hausses de salaires acquises en août, sans qu’il y ait une amélioration de l’approvisionnement. Cela a poussé les consommateurs à l’accumulation des stocks. Le rationnement des produits au printemps de 1981, mal organisé et sujet à toutes sortes de fraudes administratives, fut de peu d’efficacité.

Au cours des six premiers mois de 1981, la livraison de denrées alimentaires et de produits industriels s’est réduite de 10 p. 100 (sur la base de prix stables). En août, la pénurie devenue habituelle pour la viande s’est étendue à la plupart des articles de base, y compris le savon, les allumettes ou la lessive. Il arrivait fréquemment que les tickets de rationnement présentés sur le marché ne fussent pas honorés faute de stocks, ce qui encourageait le marché noir et l’entraide familiale. Le cas de la viande fut à cet égard typique des dérèglements du marché intérieur. D’une part, les agriculteurs étaient de moins en moins enclins à la vendre à l’État puisqu’ils ne trouvaient rien à acheter avec l’argent reçu en échange; d’autre part, leurs parents résidant en ville trouvaient les boucheries vides et leurs tickets de rationnement ne servaient à rien. Aussi la viande parvenait-elle aux citadins en dehors des circuits commerciaux de l’État et du marché libre. Elle empruntait les canaux de la solidarité familiale par le biais de trocs. La répartition du produit de la campagne se faisait de manière très inégale, et les régions industrielles étaient celles qui souffraient le plus à cette époque du déficit alimentaire, en particulier les grandes agglomérations comme えl せsk, Lód ぞ ou Varsovie.

Après le 13 décembre 1981, la pénurie s’est encore aggravée pendant quelques mois, au point que des représentants de l’Église catholique craignaient que la situation ne fût dramatique pour les enfants et dans certaines régions. Le 1er février 1982, les autorités ont réussi pour la première fois depuis une quinzaine d’années à imposer une hausse générale des prix. Celle-ci se situait entre 183 et 300 p. 100 pour les biens de consommation courants et entre 250 et 500 p. 100 pour les produits alimentaires. À la suite à ces mesures, qui n’ont pas été compensées par des augmentations de salaires suffisantes, la distribution des produits s’est améliorée. La pénurie est moindre. Le niveau de vie et de consommation de la population a cependant sensiblement diminué. D’après les données officielles, la consommation de biens matériels à partir des revenus de la population a été, en 1982, d’environ 15 p. 100 inférieure à celle de 1981.

La réforme introuvable

Depuis le début des années soixante-dix, les autorités polonaises cherchent à réformer le système de gestion économique pour entraver les gaspillages et les inégalités sociales. Le nouveau cours engagé par l’équipe d’Edward Gierek en 1971 devait se fonder sur le dispositif suivant:

– la mise sur pied d’un nouveau mécanisme de planification et de gestion centrale, limitant les droits du pouvoir central au profit d’une plus grande autonomie des entreprises et donc d’une décentralisation;

– une réforme des prix qui devait à moyen terme liquider le déséquilibre chronique du marché;

– une modernisation de l’appareil industriel et la diversification de sa production par l’importation de technologies de pointe;

– un développement des exportations vers l’Occident de produits finis ou semi-finis pour financer les crédits nécessaires à l’achat de technologies nouvelles.

Dans la pratique, seuls quelques principes de cette réforme d’ensemble ont été appliqués. Le système de gestion centrale est demeuré tout aussi autoritaire, fondé sur un ensemble de directives impératives. La réforme des prix s’est alors révélée impossible, suscitant le mécontentement de la population et plusieurs révoltes ouvrières. L’achat d’équipements à l’Ouest s’est réalisé de manière inconsidérée au point qu’en dix ans la Pologne est devenue un des pays les plus endettés du monde. En 1970, l’endettement de la Pologne en crédits pluriannuels était égal à la moitié de la valeur des exportations annuelles, et le remboursement des taux d’intérêt ne représentait que de 10 à 12 p. 100 des valeurs dues à l’exportation. La dette n’excédait pas 0,6 milliard de dollars. En 1976 (intérêts compris), elle est passée à 11,5 milliards, en 1981 à 27 milliards et en 1988 à 40 milliards, ce qui déséquilibre totalement l’économie. Enfin, le revenu national a constamment diminué depuis 1979: de 2 p. 100 en 1979, de 6 p. 100 en 1980 et de 12 p. 100 en 1981. En 1982, la baisse était d’environ 8 p. 100 et, par rapport à 1978, le revenu national avait baissé de plus de 25 p. 100.

Cette catastrophe économique, qui est une des causes principales de la révolte ouvrière de 1980-1981, prend donc ses racines dans la gestion économique des années soixante-dix. Accélérée pour des raisons politiques tout au long de l’existence de Solidarité, elle a amené le pays au bord de la ruine.

Après son coup de force de décembre 1981 et l’instauration de la loi martiale, le général Jaruzelski tend à rejeter sur l’administration précédente et les « extrémistes » de Solidarité les responsabilités de la crise.

En fait, il est lui-même confronté aux problèmes de ses prédécesseurs pour rétablir une économie polonaise prospère. On peut les répertorier autour de quatre questions principales:

Le redressement de la production : les résultats de la première année d’état de guerre (1982) confirment la tendance à la régression de la croissance globale.

La dépendance Est-Ouest : les difficultés économiques des autres pays du Comecon limitent la solidarité du camp socialiste. La Pologne a certes accru, en 1982, ses exportations dans cette direction (+ 18,6 p. 100), mais cela ne suffit pas à insuffler un nouveau dynamisme à l’économie d’autant que nombre de secteurs, du fait de leurs nouveaux équipements, dépendent des importations venues de l’Ouest.

La démocratie économique : dans ce contexte politique et économique, toutes les tentatives de réformes de structures ont jusqu’à présent échoué.

La légitimité politique : en fin de compte, il n’y a pas de redressement économique possible sans le rétablissement d’une relation de confiance minimale entre la classe ouvrière et les autorités.

La Pologne des années quatre-vingt a donc devant elle un avenir économique incertain, au point que certains observateurs craignent une régression durable.

Retour au libéralisme

Premier pays de l’Europe de l’Est à se doter d’un gouvernement libéral en septembre 1989, la Pologne s’ouvre peu à peu, depuis lors, à la concurrence internationale et s’oriente vers une « économie sociale de marché ». La récession grandit encore pendant deux ans, mais l’État augmente dépenses d’investissement et exportations tout en freinant les importations. De ce fait, la production nationale, qui avait baissé de 41 p. 100 en 1990-1991, retrouve une relative croissance, et le P.N.B. se redresse aussi.

Mais il y a une contrepartie: le budget de l’État connaît un grave déficit, les privatisations se ralentissent et le pays, qui n’avait jamais connu cela, compte 2,5 millions de chômeurs à la fin de 1992.

La situation n’est donc pas très bonne, mais la Pologne est une des nations les mieux placées de l’Europe de l’Est, et ses résultats encouragent les investisseurs étrangers. Un accord de libre-échange a été signé le 21 décembre 1992 entre les ministres de l’Économie polonais, hongrois, tchèque et slovaque, et la Pologne rêve d’être admise dans l’Union européenne.

Une conséquence probable du changement de vie en Pologne est, sur le plan démographique, que le taux d’accroissement naturel, qui se maintenait depuis longtemps à 10 p. 1 000, a chuté à 5,7 en 1988 et à 3,1 en 1992 (France: 4,1 et moyenne mondiale 17,2).

7. Langue polonaise

Le polonais est la langue parlée par environ 40 millions de personnes en Pologne et par un nombre important d’émigrés établis en Europe occidentale et en Amérique. Le polonais appartient au groupe des langues slaves occidentales. Il s’y distingue par les principaux traits suivants: alternances vocaliques e/a (mierzy が , « mesurer »; miara , « la mesure ») et e/o (nie ごがc , « porter »; nios き , « je porte »), la présence des voyelles nasales et , disparues dans les autres langues slaves, l’abondance des consonnes dites « chuintantes » (du point de vue acoustique) issues de la palatalisation. Malgré l’existence d’un État polonais dès le Xe siècle, on ne possède pas de documents rédigés entièrement en polonais avant le XIVe siècle, en raison du rôle joué jusque-là par le latin. Mais on trouve des noms polonais cités dans des textes latins dès le XIIe siècle (cf. la bulle de Gniezno, de 1136, énumérant les possessions de l’évêque de Gniezno). La tradition littéraire polonaise commence au XIVe siècle avec des textes religieux (sermons, psaumes, etc.) et reste ininterrompue jusqu’à nos jours. Au XVIe siècle, les imprimeurs de Cracovie établissent, sur la base de l’alphabet latin, les normes de l’orthographe polonaise qui, à quelques ajustements près, demeure en vigueur aujourd’hui.

On distingue trois périodes d’évolution de la langue: du XIIe siècle à la fin du XVe, le vieux polonais; du XVIe siècle à la première moitié du XVIIIe siècle, le polonais moyen; de la seconde moitié du XVIIIe siècle à nos jours, le polonais moderne. Le polonais n’est pas très différencié du point de vue dialectal. Des différences, surtout phonétiques, permettent d’opposer les dialectes du Sud-Ouest (Grande-Pologne autour de Gniezno, berceau de l’État polonais, Petite-Pologne autour de Cracovie et Silésie) et ceux du Nord-Est (Mazovie autour de Varsovie, région de Che face="EU Caron" ゥmno-Warmie, Kachoubie). Le kachoube, dialecte le plus différencié, est considéré en Pologne comme une langue régionale; il est en voie de disparition. Depuis le début du XXe siècle, avec les progrès de l’enseignement, la presse et la radio, les variations de frontières et les déplacements de population, les anciennes limites dialectales perdent de leur netteté.

Phonologie

Le polonais possède vingt-huit consonnes dont deux semi-consonnes ( et j ) et huit voyelles dont deux nasales ( et ). L’abondance de consonnes est due historiquement aux phénomènes de palatalisation (ou mouillure), prolongés en polonais par des phénomènes de dépalatalisation (ou durcissement). C’est ainsi que sont apparus les phonèmes , et à la place des consonnes s’, t’ et z’ du slave commun; ou les consonnes dites « durcies »: c issu de t palatalisé par j, z issu de d palatalisé par j , etc. L’évolution du r’ palatalisé a conduit à une prononciation durcie non vibrante : face="EU Caron" ゼ; le l dur à un (comme dans le français oui). L’ancien l’ palatalisé s’est durci devant toutes les voyelles, sauf i , et se prononce comme l en français. Sous sa forme actuelle, le polonais a perdu l’opposition phonologique de palatalisation qui structurait le système des consonnes jusqu’à la première moitié du XXe siècle, mais la palatalisation demeure un trait phonétique important puisque toute consonne suivie d’un i ou d’un j se prononce palatalisée. De ce fait, le nombre des réalisations phonétiques standard des consonnes est presque le double de celui des phonèmes consonantiques (52 contre 28). Notamment, le polonais moderne possède des réalisations phonétiques palatalisées qui n’apparaissent que dans les mots d’origine étrangère ou à la limite entre les morphèmes: il s’agit des prononciations t’ , d’ , c’ , z’ , face="EU Caron" カ’ , face="EU Caron" ゼ’ , š’ , face="EU Caron" ゼ’ ; par exemple diament (le diamant) se prononce [d’jam 復nt]. L’opposition des consonnes sourdes et sonores (respectivement représentées à gauche et à droite sur le tableau) concerne dix paires de consonnes; cette opposition est neutralisée en finale, par exemple rad (content) se prononce [rat], et dans les groupes de consonnes, où babcia (grand-mère) se prononce [bap がa].

Les voyelles nasales notées et dans l’orthographe correspondent respectivement à e nasalisé et o nasalisé. Leur prononciation asynchronique rappelle celle des nasales du français méridional: elles sont longues, comportant une attaque orale suivie d’une articulation nasale qui peut s’autonomiser au point de devenir consonantique (z せb , « la dent », se prononce zõmp ) ou se perdre en finale (prononciations e et o ). Il existe, à côté du phonème i , un phonème y (ce n’était à l’origine que la réalisation phonétique du i derrière les consonnes dures) qui est légèrement plus ouvert et plus en arrière que le i et n’est pas labialisé, à la différence de u . Le a , le o et le e sont plus ou moins ouverts suivant qu’ils sont entourés ou non de consonnes palatalisées.

Le polonais connaît un accent de mot fixe: l’avant-dernière syllabe du mot est prononcée avec plus d’énergie que les autres syllabes. Cette règle est un peu compliquée par l’existence de quelques mots atones (proclitiques ou enclitiques), qui forment une unité accentuelle avec le mot qui suit ou précède; il s’agit de prépositions ou pronoms: przed ’domem , « devant la maison »; ’myj き si き , « je me lave ».

Graphie

Pour noter le polonais, l’alphabet latin a été complété par des signes diacritiques: cédille pour les voyelles nasales et , accent pour noter les consonnes palatalisées en finale ou devant une autre consonne , , , (devant une voyelle elles sont notées par un i : si , ci , zi , ni , etc.), barre pour l’ancien l dur face="EU Caron" ゥ (prononcé u ), point sur le z pour noter la spirante alvéolaire dure face="EU Caron" ゼ . Certains phonèmes sont notés par des « doubles lettres » (ce qui accentue l’impression visuelle d’accumulation de consonnes): graphie dz , d ぞ , d face="EU Updot" 勞 , cz , sz des phonèmes z , , face="EU Caron" ゼ , face="EU Caron" カ , š . Les lettres rz notent le face="EU Caron" ゼ quand il est issu de l’ancien r’ palatalisé.

Dans l’ensemble, l’orthographe polonaise est phonologique: une lettre (ou double lettre) représente un phonème quelles que soient ses réalisations phonétiques (le b de d せb s’écrit b même en finale où il est prononcé p ). Les quelques exceptions à cette règle ont une origine historique (le phonème u se note ó là où, en vieux polonais, il était un o long: róg , « la corne »).

Morphologie

La déclinaison, la conjugaison et même la dérivation sont compliquées par de nombreuses alternances qui témoignent d’anciennes lois phonétiques. L’ancienne opposition de longueur des voyelles (en vieux polonais) est à l’origine des alternances o/ó (mowa , « la parole »; mówi が , « parler ») et き/ せ (z きby , « les dents »; z せb , « la dent »). Les alternances consonantiques sont dues à la palatalisation (et dépalatalisation dans certains cas où l’on est obligé de parler de consonnes durcies qui, du point de vue morphologique, fonctionnent comme les consonnes molles): g/dz , droga , « le chemin », w drodze , « en chemin »; s/sz , pisa が , « écrire »; pisz き , « j’écris », etc.

La déclinaison distingue deux nombres (singulier, pluriel) et sept cas (nominatif, accusatif, génitif, datif, instrumental, locatif et vocatif). La distinction des trois genres est complétée par deux sous-catégories, celles du masculin animé et du masculin personnel. L’opposition (attestée dans d’autres langues slaves) du masculin animé et du masculin non animé détermine la forme de l’accusatif singulier: semblable au nominatif pour les substantifs masculins désignant des choses inanimées; semblable au génitif pour ceux qui désignent des êtres animés. Elle joue aussi un rôle dans le choix de la désinence du génitif singulier: en a pour les animés, en u pour les inanimés, mais cette règle connaît de si nombreuses exceptions et cas particuliers que les locuteurs natifs eux-mêmes sont parfois embarrassés pour choisir entre les deux terminaisons (dans certains cas, la norme tolère deux formes concurrentes qui peuvent être utilisées pour distinguer deux nuances du sens d’un mot ou deux homonymes: zamka , gén. sing. de zamek , « la serrure »; zamku , gén. sing. de zamek , « le château fort »). Au XVIIIe siècle, l’opposition du masculin personnel/non personnel a remplacé au pluriel celle du masculin animé/inanimé: les masculins (à radical en consonne dure au sing.) désignant des personnes ont un nominatif pluriel (en i ou y après consonne durcie) différent de celui des masculins désignant des animaux ou des objets; les masculins personnels ont l’accusatif pluriel semblable au génitif, et les masculins non personnels l’ont semblable au nominatif. Les terminaisons du datif, de l’instrumental et du locatif pluriel sont uniformisées pour les trois genres: om , ami , ach .

La déclinaison de l’adjectif a perdu l’opposition entre la forme longue, généralisée, et la forme courte, dont il ne reste que quelques traces au masculin singulier (zdrowy ch face="EU Caron" ゥopiec , « un garçon sain »; b せd ぞ zdrów , « sois sain »). Les pronoms personnels présentent deux formes: une enclitique, non accentuée (pytam ci き , « je te demande »), et une accentuée (pytam ciebie , « c’est à toi que je demande »).

Comme dans toutes les langues slaves, l’aspect divise le lexique verbal en deux catégories, celle des verbes perfectifs (exprimant l’action envisagée dans sa limite ou son résultat) et celle des verbes imperfectifs (ne présentant pas cette limitation et susceptibles d’exprimer des nuances plus variées, comme celle de l’action habituelle ou de l’action en déroulement). Là où le français emploie un seul verbe (à différents temps), le polonais emploie un couple de verbes dont l’un est dérivé de l’autre par préfixation (formation des perfectifs) ou par suffixation (formation des imperfectifs); exemple: pisa が/napisa が , « écrire »; przepisa が/przepisywa が , « recopier ».

Le polonais moderne ne connaît pratiquement que trois temps: présent, futur et prétérit (le plus-que-parfait étant de moins en moins employé). Le présent des verbes perfectifs a la valeur de futur comme en russe. Le futur des verbes imperfectifs se forme à l’aide de l’auxiliaire être, au futur, suivi de l’infinitif (b きdziemy robi が , « nous ferons ») ou du participe en l (b きdziemy robili , « nous ferons »), cette dernière forme étant plus fréquente. Le passé présente des formes agglutinées (résidus de l’ancien auxiliaire être) aux première et deuxième personnes (robi face="EU Caron" ゥem , « je faisais »; robi face="EU Caron" ゥe ご , « tu faisais »). L’ancienne forme courte du neutre singulier du participe passé passif en n fonctionne aujourd’hui comme un prétérit impersonnel (mówiono , « on disait »). Le substantif verbal est une forme productive sur tous les verbes, qui connaissent également deux gérondifs (le gérondif passé est peu usité) et un infinitif.

Syntaxe

Elle ne présente pas de particularités importantes par rapport à la syntaxe des autres langues slaves ayant conservé un système de déclinaison du substantif. Les désinences casuelles (seules ou avec les prépositions) indiquent le rôle syntaxique des substantifs qui entourent le verbe. En conséquence, l’ordre des mots n’a pas une fonction syntaxique mais communicative (répartition et mise en valeur de l’information nouvelle). Le modèle de phrase le plus courant est du type: sujet au nominatif et verbe accordé en genre et en nombre. Mais il existe plusieurs types de phrases impersonnelles qui ne comportent pas de sujet au nominatif ni sous la forme d’un nom ni même sous la forme d’un pronom. Il faut signaler aussi que, les terminaisons de première et deuxième personne du verbe étant distinctives, l’emploi des pronoms personnels de première et deuxième personne est réservé à l’emphase (mówi き , « je parle »; ja mówi き , « moi, je parle »).

Le sujet logique de la phrase d’existence négative est au génitif et le verbe être est remplacé par le verbe avoir (jest ojciec w domu , « mon père est à la maison »; nie ma ojca w domu , « mon père n’est pas à la maison »).

L’expression de la politesse se fait à la troisième personne du verbe précédée de pan , « monsieur », pani , « madame », panowie , « messieurs », panie , « mesdames », pa stwo , « messieurs et dames »; exemple: niech pan wejdzie , « que monsieur entre », pour « entrez ». La deuxième personne du pluriel ne sert jamais de forme de politesse, sauf dans certains dialectes et, sous le régime communiste, dans le parler des membres du Parti ouvrier unifié polonais qui n’employaient pas pan , « monsieur », mais towarzysz , « camarade ».

Vocabulaire

Les procédés d’enrichissement du vocabulaire par dérivation sont très productifs: suffixes pour créer de nouveaux substantifs et adjectifs, préfixes pour les verbes. La formation des mots nouveaux par composition est plus rare et souvent due à des calques à partir de langues étrangères.

Outre la dérivation sur les racines polonaises, la langue a emprunté au cours de son histoire des mots à diverses langues. Le mot emprunté est transcrit dans l’orthographe polonaise et sa prononciation « polonisée »: aba face="EU Updot" 勞ur , « abat-jour ». Les langues qui ont fourni le plus d’emprunts au polonais sont successivement: le latin, le grec pour une moindre part, le tchèque (les « bohémismes » datent surtout du Moyen Âge), l’allemand (vocabulaire de l’artisanat et des techniques), le français (surtout au XVIIIe s.) et l’anglais (vocabulaire de la technologie et de la civilisation modernes). Quand deux synonymes coexistent, le mot étranger a un sens plus technique et plus limité que le mot d’origine slave.

Les Polonais sont très attachés à leur langue, symbole de leur identité: à l’époque des partages, c’est la langue qui a maintenu l’unité de la nation. Cette attitude envers la langue est sans doute à l’origine non seulement du talent littéraire des Polonais, mais aussi de leur créativité dans le domaine de la linguistique, de la logique et de la philosophie du langage.

8. Littérature polonaise

Une des particularités les plus sensibles de la littérature polonaise réside dans son lien étroit et constant avec les courants intellectuels et artistiques de l’Occident; aussi retrouve-t-on en elle non seulement les formes d’expression familières au lecteur français, mais encore les phases successives qui, de la Renaissance au XXe siècle, en ont scandé le développement, chacune apparaissant avec un contenu original. Martelée par l’histoire dont les vicissitudes ont, très tôt, enraciné dans l’âme collective l’amour de la terre et de la vie polonaises et, contre toute emprise dominatrice, fortifié la passion de la liberté et l’affirmation d’une personnalité irréductible, cette littérature a assumé, dans le temps du malheur, la charge exceptionnelle de mainteneur de l’âme nationale et du patriotisme. Si la vigueur instinctive de l’imagination et du sentiment assura, à toutes les époques, une place de choix à la poésie, la réflexion critique appliquée aux problèmes religieux, politiques et sociaux a, depuis le XVe siècle, donné naissance à de multiples écrits et traités historico-politiques qui constituent une part essentielle de son apport.

De nos jours, la prose de réflexion, qui inclut parfois des éléments de fiction ou des parties romancées, demeure un genre original, illustré par des œuvres de grande valeur. Le théâtre est également une des formes d’expression où les Polonais excellent. Ils y jouent souvent le rôle de novateurs et même de précurseurs par rapport aux autres littératures européennes. Ils le traitent comme un art complet où la littérature s’allie avec l’art plastique, l’expression corporelle et la musique.

Si cette littérature exprime et reflète les problèmes spécifiques de la nation polonaise, elle n’en atteint pas moins une signification universelle, et cela d’autant plus que les écrivains polonais font preuve d’un vif sens critique et d’un humour parfois acéré vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur pays. La littérature polonaise donne depuis ses origines jusqu’à nos jours un bel exemple de liberté intellectuelle vis-à-vis de tout dogme, qu’il soit de nature religieuse, politique ou philosophique.

Littérature de clercs

Comme l’histoire écrite de la nation, la littérature polonaise allait naître et se développer dans le prolongement du baptême de Mieszko et de son entourage (966), et, par la religion, se rattacher à la civilisation de l’Occident chrétien. Cette orientation, fortifiée par le rôle prépondérant de l’Église dans la vie de l’État et par le prestige du latin, écarta le fond culturel pagano-slave primitif, de sorte que le Moyen Âge ne connut rien de pareil aux bylines russes ou aux chants épiques serbes, et n’eut pour l’essentiel qu’une littérature latine. D’apparition tardive, elle ne comprit longtemps que quelques Chroniques et des Vies de saints ; c’est seulement au XVe siècle que, dans le rayonnement de l’université de Cracovie fondée en 1364, elle prit une ampleur attestée par la naissance d’une pensée politique hardie (P. W face="EU Caron" ゥodkowic, Jan Ostroróg) et l’œuvre monumentale de Jan D face="EU Caron" ゥugosz (1415-1480), le dernier des chroniqueurs médiévaux et le premier des historiens modernes (Historia polonica , 1455-1480). Les premiers monuments en langue polonaise, tardifs et modestes, n’apparaissent guère avant le XIVe siècle, répondant à la nécessité pour l’Église de se faire entendre du peuple: on a ainsi conservé des textes de sermons, des psautiers, des chants religieux parmi lesquels brille le célèbre Hymne à la Vierge (Bogurodzica , fin du XIIIe s.), entonné par les chevaliers à la bataille de Grunwald et qui servit longtemps de chant national. Le XVe siècle y ajouta une abondante poésie mariale et un début timide de poésie profane.

Controverses religieuses et littérature nationale

Devenue puissante et prospère avec la dynastie des Jagellons, la Pologne, dès le XVe siècle, participe activement à la vie politique, intellectuelle et artistique de l’Europe. De multiples échanges, en particulier avec l’Italie, favorisent la pénétration des courants qui renouvellent alors la pensée occidentale. L’humanisme se reflète déjà dans les œuvres d’Ostroróg et de Dlugosz; il imprègne le portrait que l’Italien F. Buonaccorsi, dit Callimaque, consacre à son protecteur, Grégoire (Grzegorz) de Sanok, archevêque de Lwów; enfin, il suscite dans la première moitié du XVIe siècle un bel essor de la poésie latine, riche en thèmes nouveaux (Andrzej Krzycki, Klemens Janicki). Précédé par l’épanouissement artistique du règne de Sigismond le Vieux, la renaissance littéraire s’affirme avec éclat dans la seconde moitié du siècle – le « siècle d’or » – qui consacre la naissance de la littérature nationale. Le mérite en revient à Miko face="EU Caron" ゥaj Rej (1505-1569), qui le premier voulut n’écrire qu’en polonais, et à Jan Kochanowski (1530-1584), grâce auquel la parfaite assimilation de l’Antiquité devint une part fondamentale de la tradition polonaise. Dès avant le milieu du siècle, le développement de l’humanisme va de pair avec les progrès de la Réforme. L’extension rapide du mouvement, au milieu d’un esprit de tolérance sans exemple en Europe, suscite des controverses passionnées et inspire une riche littérature dans laquelle le débat religieux conduit à l’examen critique des problèmes politiques. Plus que l’ouvrage alors universellement célèbre du cardinal Stanis face="EU Caron" ゥaw Hozjusz (1504-1579), Confessio fidei catholicae (1553), les traités de ses adversaires antitrinitariens (S. Budny) peuvent aujourd’hui encore retenir l’attention par l’audace de leurs idées. Mais l’œuvre capitale est ici celle d’Andrzej Frycz-Modrzewski (1503-1572), De republica emendanda (1551-1554), l’un des grands livres du siècle, vaste programme de réformes liées à l’amélioration préalable des mœurs, seule susceptible d’assurer l’efficacité d’une réorganisation complète des institutions et des lois. C’est également un appel aux réformes que, dans ses Sermons à la Diète (Kazania Sejmowe , 1597), le prédicateur jésuite Piotr Skarga (1536-1612) adresse à ses compatriotes: mais l’évocation de la ruine dont la Pologne est menacée si elle ne se ressaisit pas donne à ses exhortations la valeur d’un avertissement solennel et prophétique, exprimé avec la flamme d’une éloquence inégalée. De tels accents, associés à la notion de châtiment, attestent un esprit qui n’est plus celui de la Renaissance. Déjà, au temps même où l’œuvre de Kochanowski composait un art de vivre, Mikolaj S きp-Szarzy ski (1550-1581), dans ses poèmes (Rytmy ) publiés seulement en 1611, plaçait, au centre de son inquiète méditation dominée par le sens chrétien de la mort, la recherche du salut. Ici paraissent les premiers signes de l’art baroque qui marque la littérature du XVIIe siècle.

Les aspects du baroque

Comme ailleurs en Europe, l’apparition du baroque est liée au triomphe de la Contre-Réforme et à l’installation des Jésuites, bientôt tout-puissants dans la vie politique et scolaire. Mais le baroque polonais est fortement original. Il se développe au milieu des guerres continuelles qui emplissent le siècle et, dans le fracas de victoires éclatantes et d’irréparables désastres, couvrent le pays de ruines, le plongent dans la misère et le chaos. Parmi ses aspects les plus singuliers figurent les éléments orientaux de faste et d’affectation dont le contact avec les Turcs et les Tartares a imprégné la vie et les mœurs de la noblesse; on y trouve également les idées que celle-ci nourrit complaisamment sur l’ancienneté de son origine, son rôle de défenseur de la Chrétienté contre l’Infidèle, la supériorité du mode de vie polonais sur tout ce qui est étranger (ce que le siècle suivant raillera sous le nom de sarmatisme). Ce lien avec les événements et les mentalités explique le caractère spécifique et local du baroque polonais, la diversité de ses aspects et son exceptionnelle durée, jusque dans l’assoupissement qui, dès la fin du siècle, gagne ce qui subsiste d’une vie littéraire refermée sur elle-même, dans l’isolement des campagnes. Mais avant ce déclin, il donne naissance à une littérature remarquablement abondante, dominée par la poésie. L’enrichissement du lyrisme dont témoigne l’œuvre d’Andrzej Morsztyn (1613-1693), représentant du maniérisme raffiné, est illustré par le jésuite Maciej Sarbiewski (1595-1640), l’« Horace chrétien » (Lyricorum libri tres ) de renommée européenne, J. B. Zimorowicz (1597-1677), auteur d’idylles délicates et mélancoliques, et surtout par de nombreux poèmes, typiques de la vie campagnarde et qui, sous des formes frustes, associent l’attachement à la terre et la dévotion religieuse (baroque sarmate). Mais le genre le plus largement cultivé et le plus caractéristique est l’épopée dont Piotr Kochanowski (1566-1620) a donné le modèle dans sa magistrale adaptation de La Gerusalemme liberata (1618). On voit ainsi se multiplier, sur des sujets tirés de l’histoire contemporaine – et qui ne sont souvent qu’une mise en vers de Mémoires du temps –, de longues narrations dont la valeur est moins dans un récit souvent mal composé que dans les nombreuses digressions (peintures de bataille, épisodes romanesques, discours satiriques ou moralisateurs) où éclatent parfois de surprenantes beautés. Tels sont: Le Siège de Cz きstochowa (Obl き face="EU Updot" 勞enie Jasnej Góry ), d’un auteur anonyme; La Guerre de Chocim (Wojna Chocimska , 1669-1672, publié en 1850 sous le nom d’Andrzej Lipski), de Wac face="EU Caron" ゥaw Potocki (1625-1696); Daphnis changée en laurier (Daphnis drzewem bobkowym , 1638), pastorale mythologique; La Belle Pascaline (Nadobna Pakswalina , 1655), roman en vers de Samuel Twardowski (1600-1660). Des innombrables Mémoires qui constituent l’essentiel de la prose se détachent ceux de Jan Chryzostom Pasek (1630-1701), dans lesquels ce soldat buveur, bretteur et conteur plein de verve fait revivre son personnage et son époque dans un style vigoureux et truculent. Unissant le maniérisme de L’Astrée aux saillies d’une franche sensualité et aux exubérances d’un faste oriental, la correspondance de Jean III Sobieski (1624-1696) à sa femme Marysie ka constitue l’un des échantillons les plus curieux de la prose baroque.

Le siècle des Lumières

L’épuisement du baroque dans la disparition de toute vie intellectuelle entraîne pour la littérature, à l’époque des rois saxons, une éclipse dont la Pologne ne s’est sortie qu’avec le règne de Stanislas Auguste (1764-1795). Alors se manifeste une véritable renaissance au cours de laquelle le pays, émergeant de sa torpeur et de son isolement, se rouvre aux modes de penser et de sentir de l’Europe. L’influence française devient prépondérante, exclusive, apportant, avec le rationalisme des Lumières et les nouvelles formes de la sensibilité, l’idéal esthétique du classicisme. La Varsovie de Stanislas Auguste et la résidence des Czartoryski à Pu face="EU Caron" ゥawy, où se réunissent écrivains et artistes, deviennent les foyers d’une vie intellectuelle brillante. À l’instar de l’Occident, des journaux paraissent, luttant contre les préjugés et l’obscurantisme, propageant idées, œuvres et goûts nouveaux (Monitor ). La littérature stanislavienne est marquée par le renouvellement de la poésie, la naissance du théâtre et du roman, la diffusion de la pensée politique et, dans tous les domaines, la création d’une langue précise, sobre, claire. Outre Ignacy Krasicki (1735-1801), l’époque compte deux grands poètes: Stanis face="EU Caron" ゥaw Trembecki (1739-1812), auteur de fables, d’épîtres, de poèmes descriptifs (Zofiówka ), et Franciszek Karpi ski (1741-1825), hôte de Pu face="EU Caron" ゥawy, le « poète du cœur » dont les idylles jouirent d’une popularité considérable. La fondation par le roi d’un théâtre permanent à Varsovie (1765) amena la formation de troupes polonaises et la création d’un vaste répertoire que Stanis face="EU Caron" ゥaw Bogus face="EU Caron" ゥawski (1757-1829) et Franciszek Zab face="EU Caron" ゥocki (1754-1821) alimentent de traductions, d’adaptations, de pièces originales. Le vigoureux esprit de réformes qui parcourt le siècle, et dont le père Konarski s’était fait, dès 1740, l’initiateur dans le domaine capital de l’instruction, se manifeste dans les écrits politiques de Stanis face="EU Caron" ゥaw Staszic (1755-1826) et de Hugo Ko face="EU Caron" ゥt face="EU Caron" ゥ せtaj (1750-1812). Si leurs avertissements, comme les réformes entreprises, ne purent prévenir les partages, du moins la disparition de l’État ne fut pas celle des Lumières. Le courant reparaît, au début du siècle, avec la Société des amis des sciences, fondée en 1800, qui donne un extraordinaire élan à la recherche scientifique par l’étude et la publication des monuments du patrimoine intellectuel et artistique de la nation; mainteneur du sentiment patriotique, il règne à l’université de Wilno, préside à la création du lycée de Krzemieniec où se formera une jeunesse ardente. Ce regain n’eut cependant aucun prolongement dans les lettres qui, autour du « Parnasse varsovien », se figèrent dans un pseudo-classicisme stérile. Dans cette époque transitoire et troublée, deux écrivains doivent être nommés: J. U. Niemcewicz (1757-1841), homme politique, historien, essayiste, dramaturge, poète, romancier, mémorialiste, dont les Chants historiques ( えpiewy historyczne , 1818) furent une sorte de manuel populaire d’histoire nationale; Jan Potocki (1761-1815), grand voyageur, orientaliste, ethnologue, qui écrivit en français son Manuscrit trouvé à Saragosse (1804-1805), composition à tiroirs où se mêlent étrangement le fantastique et l’observation des mœurs, l’aventure, l’érotisme et l’horreur.

L’apogée romantique

Le romantisme est assurément le phénomène le plus singulier de la littérature polonaise; ses créations grandioses occupent une place exceptionnelle dans l’histoire du mouvement européen. Dans un pays qui a perdu son indépendance, les courants qui transforment alors la sensibilité occidentale, rejoignant ce qu’il y avait de plus vigoureux dans l’esprit de rénovation intellectuelle et morale de l’époque des Lumières, prennent une intensité qui fait de ce romantisme bien davantage qu’une école littéraire: un moment dans le développement de la conscience qu’une nation prend de ses épreuves et des voies de son destin. Sans doute, au cours de ses premières manifestations (où, à défaut de théâtre et de roman, la poésie tient toute la place), ne présente-t-il pas encore ces traits distinctifs. Son principal théoricien, Kazimierz Brodzi ski (1791-1835), revendique seulement une littérature qui, affranchie de toute imitation étrangère (en particulier la française, identifiée à la rigidité classique), retrouve les sources vives et originelles de l’âme nationale. Chez ses poètes (Mickiewicz surtout, Antoni Malczewski, Bohdan Zaleski, Seweryn Goszczy ski), les thèmes sont ceux que connaît déjà l’Occident: le sentiment et la passion, les coutumes et traditions anciennes, les légendes mêlées à l’histoire, les chansons populaires, la couleur locale, l’âme des paysages, l’exotisme; quant aux formes, ce sont la courte pièce lyrique, la ballade, la narration selon la technique du poetic tale . Mais voici qu’avec Konrad Wallenrod (1827), de Mickiewicz, se révèle un élément spécifique: le lien, plus étroit et plus significatif qu’ailleurs, entre la littérature et la réalité contemporaine qui, étant ici celle d’une nation captive, charge la poésie d’exprimer la résistance à l’oppression, fait du verbe un instrument d’action libératrice. C’est à partir de là qu’après l’échec de l’insurrection de 1830, dans les conditions de l’exil et de l’émigration, va éclater l’originalité du romantisme, avec Adam Mickiewicz (1798-1855), Juliusz S face="EU Caron" ゥowacki (1809-1849) et Zygmunt Krasi ski (1812-1859), ceux auxquels est appliquée la notion spécifique de wieszcz : poète inspiré, barde, prophète, guide spirituel de la nation dont il incarne les souffrances et assume le destin. L’appel à l’énergie devient une exhortation morale, religieuse, mystique, et prend une dimension universelle avec le messianisme. Celui-ci enseigne la régénération intérieure qui exige l’accord des moyens et des fins dans une action où le machiavélisme vengeur de Wallenrod le cède au militantisme inlassable du Pèlerin, guidé par l’amour et la fraternité; il proclame que les malheurs présents sont l’épreuve que la Providence a imposée à la Pologne pour l’expiation de ses fautes et, en même temps, le signe irrécusable de sa vocation qui est de racheter, par son sacrifice, tous les peuples. Cette foi virile est portée par une puissance créatrice inégalée où l’éclat du verbe, la richesse des images, la magnificence des visions, l’ampleur des registres (y compris l’ironie slowackienne) renouvellent les formes du lyrisme, de l’épopée, du drame. Tandis que se déroulait cet épisode sublime des lettres polonaises, dans le pays réduit à la misère et étouffé sous la censure se poursuivait une vie littéraire terne mais non sans mérites. Le lyrisme trouve de beaux accents, mais il se réduit le plus souvent à l’écho des grandes voix de l’émigration. Si Aleksander Fredro (1793-1876), le créateur de la comédie de mœurs (La Vengeance , Zemsta ), cesse d’écrire, J. Korzeniowski et surtout Józef Ignacy Kraszewski (1812-1887) contribuaient efficacement au développement du roman, notamment historique, et on voit chez eux les tendances romantiques se mêler à l’analyse psychologique et à l’observation réaliste de la société.

Le positivisme et le réalisme

L’échec de l’insurrection de 1863 fut ressenti comme la faillite de l’idéologie qui, pendant plus d’un demi-siècle, avait tendu les énergies de la nation; il détermina, particulièrement dans les milieux de la jeunesse varsovienne, une réaction antiromantique connue sous le nom de « positivisme ». Ce terme ne désigne pas une philosophie apparentée à la doctrine de même nom, mais essentiellement une attitude d’esprit pratique, procédant d’un regard lucide et critique et conduisant à une méthode d’action efficace adaptée à la situation de la Pologne au lendemain du désastre. La « génération de la défaite », née aux environs de 1840, s’est formée au contact de la pensée scientifique et matérialiste qui triomphe alors en Occident et a pour maîtres Spencer, Stuart Mill, Darwin, Comte, Buckle. Sans renoncer à la libération de la nation, elle abandonne les moyens employés par ses aînés, pour se consacrer au « travail fondamental », c’est-à-dire à la reconstruction matérielle et morale du pays. Refaire sa richesse et rattraper son retard en tirant parti, autant qu’il est possible, du développement économique et technique que le capitalisme industriel et financier favorise partout en Europe, réformer la société selon les idées de progrès et de justice, répandre l’instruction, telles sont les tâches concrètes que se propose le positivisme varsovien. Ce mouvement se reflète dans la littérature qu’il tourne vers le monde réel et la vie quotidienne; confrontée aux problèmes du temps, elle s’assigne un devoir d’éducatrice que le développement de la presse (malgré la censure) lui permet de remplir auprès d’un public plus étendu. Au moment du positivisme dans l’histoire des idées correspondent, dans celle des lettres, les progrès du journalisme et l’essor de la nouvelle et du roman réalistes. Dans ce climat peu favorable à la poésie, on rencontre cependant deux poètes de qualité: Adam Asnyk (1838-1897), dont l’œuvre haute et grave, chargée d’une leçon de volonté et de courage, est pleine de confiance en l’esprit; Maria Konopnicka (1842-1910), qui touche encore par la chaude sympathie avec laquelle s’exprime sa protestation contre les injustices sociales. Quant à la prose, elle est abondamment représentée par une foule de théoriciens, de vulgarisateurs, d’essayistes, de critiques, de romanciers qui, avec un didactisme parfois lassant, propagent les idées nouvelles. Elle est dominée par les trois grands écrivains: Eliza Orzeszkowa (1841-1910), Boles face="EU Caron" ゥaw Prus (1847-1912), Henryk Sienkiewiez (1846-1916), qui créent la prose moderne, instrument remarquable par la clarté, la précision, la richesse et la diversité.

La « Jeune Pologne » et le néo-romantisme

Vers 1890, une nouvelle génération se dresse contre l’intellectualisme et le matérialisme utilitaires du positivisme. Sous les divers noms par lesquels on la désigne – Jeune Pologne, modernisme, néo-romantisme –, cette réaction se situe à la rencontre de différents courants intellectuels et artistiques venus d’Europe et d’un réveil des forces profondes du pays. L’impressionnisme, le naturalisme, le symbolisme, introduits presque simultanément, fortifient cette génération dans ses aspirations fondamentales: refus du primat de la raison, revendication d’un art libre, sincère, total, affranchi de toute contrainte moralisatrice et didactique, n’hésitant pas à secouer préjugés et conventions pour pénétrer dans les zones cachées de la psychologie individuelle et des milieux sociaux, enfin, désir de rendre à la poésie la première place. Tandis qu’apparaît le roman naturaliste (Gabriela Zapolska, 1860-1921), d’excellentes traductions (dues à Edward Por きbowicz, Miriam Przesmycki, Antoni Lange) révèlent la poésie française contemporaine. Avec S face="EU Caron" ゥowacki et C. K. Norwid (1821-1883) que l’on découvre alors, Maurice Maeterlinck devient le maître de la sensibilité et de l’art nouveaux dont l’esthétisme, avec ses prolongements décadents, forme l’un des courants majeurs. Mais non le seul, car cette génération entend aussi les appels de la réalité et des questions auxquelles le positivisme n’a pas su répondre: la misère du prolétariat, résultant des premières concentrations industrielles; le poids de l’oppression étrangère, que n’a pas allégé une politique de loyalisme plus ou moins déguisé. De là un puissant réveil du sentiment national, souvent associé à la volonté de lutte contre l’injustice sociale et qui, en ressuscitant les grandes traditions du romantisme, distingue fortement la Jeune Pologne des autres littératures fin de siècle. Aussi, le mouvement réunit-il les tendances les plus opposées, de l’esthétisme décadent et nihiliste (Stanis face="EU Caron" ゥaw Przybyszewski, 1868-1927; Kazimierz Przerwa-Tetmajer, 1865-1940) à l’aspiration à créer une Pologne nouvelle, à « gouverner les âmes » (Stanis face="EU Caron" ゥaw Wyspia ski, 1869-1907; Stefan face="EU Updot" 爛eromski, 1864-1925). Cependant, l’érotisme fin de siècle de Tetmajer le cède ensuite à une exaltation épique devant la nature et la vie primitive des montagnards; de même, Wac face="EU Caron" ゥaw Berent (1873-1940) élargit son inspiration par une observation pénétrante de la réalité de son temps. Une place à part revient à W face="EU Caron" ゥadys face="EU Caron" ゥaw Reymont (1867-1925) et, dans la poésie, à Jan Kasprowicz (1860-1926) dont le lyrisme métaphysique exprime la passion et la révolte d’une âme assoiffée d’absolu, chargée de toute la douleur du monde et partagée entre la tentation du néant et la révolte prométhéenne (Hymny ), pour s’acheminer ultérieurement vers l’apaisement. On peut encore citer Leopold Staff (1878-1957), dont le chant s’efforce, par-delà les souffrances, vers la conquête de l’harmonie.

Le renouveau du XXe siècle dans la Pologne indépendante (1918-1939)

Une nouvelle ère d’intense foisonnement artistique s’ouvre avec l’indépendance recouvrée. La littérature se fait l’écho de l’enthousiasme qui salue la réalisation du rêve des générations précédentes. En même temps, la littérature se libère de son rôle de conscience nationale: « Au printemps, laissez-moi voir le printemps, pas la Pologne », s’écrie le poète Jan Lecho (1899-1956). La littérature peut se tourner vers une réflexion sur elle-même et se livrer aux expérimentations les plus novatrices. La littérature polonaise participe alors au renouveau artistique du XXe siècle et y apporte sa part originale. Mais, au début des années trente, l’euphorie fait place à une inquiétude croissante, provoquée par les difficultés économiques et sociales (entraînant de grandes vagues d’émigration paysanne et ouvrière) et par le problème des minorités nationales dans l’atmosphère générale de montée des nationalismes. La démocratie libérale, qui, en 1919, avait choisi un artiste pour Premier ministre (le pianiste et compositeur Ignacy Paderewski), fait place, après la mort du maréchal Pi face="EU Caron" ゥsudski, en 1935, à un régime dirigé par des militaires. C’est pourquoi les vingt ans d’indépendance se terminent dans une atmosphère de pessimisme prémonitoire qui s’exprime dans le « catastrophisme » du dernier mouvement poétique d’avant guerre.

Les manifestes artistiques émanaient de cercles où peintres, écrivains, gens de théâtre et philosophes travaillaient ensemble. Les expressionnistes, autour de la revue Zdrój (La Source , 1917-1922), révoltés contre les horreurs de la guerre, restaient attachés au rôle spirituel de l’art; les formistes (autour du philosophe, peintre et logicien Leon Chwistek) tentaient de construire un art reflétant la pluralité de la réalité (1918-1921). Les futuristes (dont le poète Aleksander Wat, 1900-1967) se faisaient connaître par leur goût du scandale et ouvraient la voie aux formes nouvelles en célébrant la destruction du passé. L’Avant-Garde de Cracovie, dont le théoricien Tadeusz Peiper (1891-1969) fonda la revue Zwrotnica (Aiguillage , 1922-1923 et 1926-1927), prônait en poésie une méthode proche du constructivisme, fondée sur la rigueur et la conscience de soi de l’artiste-technicien, se situant résolument du côté de la civilisation urbaine industrielle et abandonnant les nostalgies primitivistes des premiers novateurs. Peiper fut entouré par des poètes de talent comme Jan Brz きkowski (1903-1983), Adam Wa face="EU Updot" 勞yk(1905-1982) – proche de l’Avant-Garde, sans être directement lié à elle – et surtout Julian Przybo ご (1901-1970) qui créa une langue poétique remarquable par sa condensation, jouant au maximum de l’homonymie et de la polysémie, donnant un grand rôle à l’imagination visuelle.

Un groupe de poètes moins féconds en théories connut un grand succès. Il se nomme Skamander (Le Scamandre), du nom de leur revue (1920-1928 et 1936-1939). Ces écrivains surent mettre la littérature à la portée du public cultivé grâce à la revue Wiadomo ごci literackie (Les Nouvelles littéraires) où publiait le critique et feuilletoniste plein d’esprit Tadeusz Boy- face="EU Updot" 爛ele ski (1874-1941), talentueux et prolixe traducteur de la littérature française. Les scamandrites n’étaient pas animés d’un désir de révolutionner le langage poétique, comme leurs émules de l’Avant-Garde. Ils s’accommodaient des formes classiques en poésie, mais la renouvelèrent cependant par leur sensualisme, leur goût du concret, leur élan vital frénétique. Ces poètes, qui se retrouvaient dans des cabarets littéraires, avaient aussi (comme Konstanty Ildefons Ga face="EU Caron" ゥczy ski, 1905-1953) une activité de satiristes. Les scamandrites touchèrent les contemporains dès leurs premiers recueils: Jan Lecho , Kazimierz Wierzy ski (1894-1969), Antoni S face="EU Caron" ゥonimski (1895-1976). Le plus fécond et le plus virtuose était Julian Tuwim (1894-1953), fasciné par la musique de la langue, à la recherche du contenu spirituel enfoui dans ses sonorités. Il excellait aussi dans la poésie pour enfants et dans la satire. Proche des scamandrites, la poétesse Maria Pawlikowska (1894-1945), par son humour et son style discret, son approche réaliste de la psychologie féminine, rompt avec le ton pathétique de l’époque décadente.

La poésie de Boles face="EU Caron" ゥaw Le ごmian (1878-1937) représente un phénomène à part: une métaphysique du néant, un érotisme où règne la fascination de la mort, une langue qui, alliant les audaces néologiques aux formes populaires et dialectales, crée une atmosphère de retour aux origines, d’angoisse mais aussi d’admiration pour le mystère de l’existence (Breuvage d’ombre , Napój cienisty , 1936). La période connut quelques mouvements et revues d’inspiration marxiste et révolutionnaire. Le plus doué des poètes « prolétariens », le plus populaire comme héritier de l’idéal social et patriotique de Stefan face="EU Updot" 爛eromski, était W face="EU Caron" ゥadys face="EU Caron" ゥaw Broniewski (1897-1962) qui ne tomba jamais dans le schématisme, même en période réaliste-socialiste.

Dans les années trente, avec la Seconde Avant-Garde, l’optimisme des débuts fait place aux plus noirs pressentiments. Józef Czechowicz (1903-1939), prophète de la catastrophe dans ses vers, périt lors des premiers bombardements de septembre 1939. Sa poésie préfère la musicalité à la rigueur syntaxique, ses visions oniriques se distinguent par leur douceur élégiaque. Czes face="EU Caron" ゥaw Mi face="EU Caron" ゥosz (né en 1911), l’un des plus importants poètes de l’après-guerre, fait ses débuts dans la même atmosphère de catastrophe. Il se fait remarquer par son classicisme, la transparence de son discours empreint de solennité et d’accents prophétiques.

La prose connaît un grand développement entre les deux guerres. Stefan face="EU Updot" 爛eromski publie en 1925 sa dernière œuvre importante, L’Avant-Printemps (Przedwio ごnie ), dont le héros est un jeune homme qui confronte le rêve d’une Pologne indépendante et juste avec la réalité. Juliusz Kaden-Bandrowski (1855-1944) écrit des romans à thématique sociale et politique qui se distinguent par une recherche portant sur le rythme de la phrase et la construction non linéaire de l’action (Les Ailes noires , Czarne Skrzyd face="EU Caron" ゥa , 1928). Moins éprise d’innovation formelle, Maria D せbrowska (1889-1965) peint dans une grande saga familiale l’évolution de la noblesse polonaise depuis la fin du XIXe siècle (Les Nuits et les jours , Noce i dnie , 1932-1934). Zofia Na face="EU Caron" ゥkowska (1884-1954) jette un regard lucide sur la société de son temps. Ses personnages de femme sont très marquants (La Frontière , Granica , 1935). Jaros face="EU Caron" ゥaw Iwaszkiewicz (1894-1980), qui publie aussi des vers, est connu pour sa prose raffinée, proustienne (Les Demoiselles de Wilko , Panny z Wilka , 1933). Zbigniew Uni face="EU Caron" ゥowski (1909-1937) peint la vie de la bohème misérable de Varsovie dans une autobiographie romancée d’un naturalisme saisissant (Chambre commune , Wspólny pokój , 1932). Bruno Schulz (1892-1942) crée une réalité onirique qui transfigure les phantasmes individuels et les enracine dans les archétypes culturels (Les Boutiques de cannelle , Sklepy cynamonowe , 1934; Sanatorium pod klepsydr せ , traduit en français sous le titre Le Sanatorium au croque-mort , 1937). Sa sensibilité inquiète et blessée rappelle Kafka.

Stanis face="EU Caron" ゥaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939), à la fois philosophe, romancier, dramaturge et peintre, dépasse toutes les tendances de son époque par l’originalité et la diversité de son génie. Ami de l’anthropologue Bronis face="EU Caron" ゥaw Malinowski qu’il accompagna dans le Pacifique, il relativise la culture occidentale, dont il redoute l’effondrement. Il conçoit l’art à la fois comme expression et source du sentiment métaphysique, seul capable d’arracher l’homme à la bestialité. Par le grotesque, il élimine tout pathos, et exhibe sans pitié les liens entre les aspirations les plus hautes de l’homme et ses « boyaux », surtout sa vie sexuelle, qu’il décrit sans complaisance. Ses pièces (La Métaphysique du veau à deux têtes , La Poule d’eau , 1921) rompent complètement avec le théâtre de mœurs ou de caractère et annoncent le théâtre de l’absurde qui fera fortune en Occident dans les années cinquante. Ses romans (Po face="EU Updot" 勞egnanie jesieni , L’Adieu à l’automne , 1927; Nienasycenie , L’Inassouvissement , 1930) sont le terrain d’expérimentation de ses théories philosophiques. Redoutant le triomphe des masses abruties sur l’individu pensant, il prévoit l’asservissement de l’homme au confort technique (américanisation) ou à la barbarie de l’« hyper-prolo » (hyper-robociarz ).

Les œuvres novatrices de B. Schulz et de S. I. Witkiewicz ne furent comprises en Pologne et à l’étranger que dans les années soixante. De la même trempe, Witold Gombrowicz (1905-1970) débute avant guerre avec des œuvres dont l’originalité dérange. Mais ce n’est qu’après la guerre qu’il deviendra, bien que vivant en émigration depuis 1939, la figure dominante de la littérature polonaise.

La littérature face aux totalitarismes (1939-1989)

Le 1er septembre 1939, Hitler franchit les frontières occidentales de la Pologne. Quelques jours plus tard, l’écrivain visionnaire S. I. Witkiewicz se suicide à l’arrivée des troupes soviétiques dans l’est de la Pologne. Les lettres polonaises sont à nouveau soumises à une commande sociale impérieuse, mais elles parviennent néanmoins à rejeter les dogmes imposés de l’extérieur. Face à la pression des idéologies de masse, les écrivains choisissent la voie individuelle pour tenter d’échapper non seulement au mensonge, mais plus encore à toute vérité qui voudrait se donner comme unique. Les écrivains polonais de la seconde moitié du XXe siècle sont des pionniers qui, comme le narrateur de Witold Gombrowicz dans Cosmos , « bâtissent laborieusement leur maison sur les confins... ». Confins de l’Europe, des systèmes philosophiques et esthétiques, de l’expérience vécue individuelle... Dans leurs œuvres, les frontières s’effacent entre prose et poésie, roman et autobiographie, prose de fiction et prose de témoignage, langue écrite et langue parlée.

Une génération de poètes s’affirme pendant la guerre, qui disparaîtra presque toute en août 1944, pendant l’insurrection de Varsovie. À peine sortis du lycée, écrivains clandestins et combattants de la Résistance, ils font preuve d’une maturité remarquable. Ils témoignent de l’écroulement des valeurs par l’ironie, le grotesque, mais aussi le tragique d’une mort certaine et inutile. Krzysztof Kamil Baczy ski (1921-1944), dont les vers sont d’une merveilleuse musicalité et d’une grande puissance créatrice, est devenu une légende. Tadeusz Gajcy (1922-1944), Andrzej Trzebi ski (1921-1943) et d’autres ont publié dans la revue Art et nation (Sztuka i Naród ). Ayant survécu à la guerre, Tadeusz Borowski (1922-1951) évoque son expérience des camps nazis dans une prose cruellement dénudée, qui laisse la parole à un narrateur incapable de distinguer le bien du mal.

Aussitôt après la guerre, bien avant Soljenitsyne et Chalamov, des Polonais donnent la première littérature de témoignage sur les camps soviétiques: Souvenirs de Starobielsk (Rome, 1946) et Terre inhumaine (Paris, 1949) de Józef Czapski, ainsi que Un monde à part (Londres, 1951 et 1953) de Gustaw Herling-Grudzi ski. Artistes raffinés, pétris d’une vaste culture allant de la littérature française à la littérature russe, Herling-Grudzi ski et Czapski effacent les limites entre fiction et document.

Comme au XIXe siècle, pendant les partages, la littérature d’émigration reprend, pendant l’occupation nazie et la période de domination soviétique, son rôle de gardien de la culture. Plusieurs des plus grands écrivains contemporains se comptent dans ses rangs. Witold Gombrowicz, réfugié en Argentine depuis 1939, domine la période grâce à la revue et aux éditions Kultura de Paris, qui publient ses œuvres et veillent à leur diffusion clandestine en Pologne. Connu et traduit dans le monde entier à la fin de sa vie, il exerce une fascination d’autant plus grande sur les intellectuels du pays. Superbement individualiste, Gombrowicz n’est pas l’homme des coteries ni des pétitions, et il refuse d’abaisser la littérature au niveau du débat politique. Dans son journal de solitaire (Journal 1953-1966 ), il se moque de tout conformisme, qu’il soit politique (de droite ou de gauche), métaphysique ou moral. Il se moque même de la forme du journal qu’il traite comme une auto-création. Pour créer son propre moi, le héros-narrateur de ses pièces et romans lutte contre la Forme (l’école, la société, les stéréotypes polonais, etc.). Novateur sans cesse imité mais toujours inégalé, il est un maître du grotesque, qui bouscule toutes les conventions littéraires.

En Pologne, juste après la guerre, en 1947, l’événement littéraire est constitué par les premiers poèmes de Tadeusz Ró face="EU Updot" 勞ewicz (né en 1921) qui pose à sa manière la question formulée par Adorno: la poésie est-elle possible après Auschwitz? Poète de la responsabilité morale, Ró face="EU Updot" 勞ewicz crée un style laconique, dépouillé, à la recherche d’une simplicité originelle, qui rappelle le style biblique mais bannit la grandiloquence. Il est aussi l’un des plus importants dramaturges de son temps. Sa première pièce, Kartoteka (Le Fichier , 1960), utilise une technique du collage aux antipodes du réalisme psychologique; depuis lors, il ne cesse de développer le génie grotesque du théâtre polonais.

Les nazis et les Soviétiques s’étaient particulièrement acharnés contre les élites culturelles. À son tour, le régime installé en 1945 pourchassa les anciens résistants non communistes. Quant aux écrivains communistes ou sympathisants avant la guerre, ceux qui avaient cherché refuge près des frontières soviétiques (notamment à Lwów, en Ukraine polonaise, en 1939-1940) furent arrêtés et persécutés par le N.K.V.D. qui se méfiait de l’esprit d’indépendance des Polonais, même communistes. C’est ainsi que se retrouvèrent en prison à Moscou les poètes W face="EU Caron" ゥadys face="EU Caron" ゥaw Broniewski et Aleksander Wat; ce dernier donna un témoignage émouvant de ses épreuves (Mon Siècle , Mój Wiek , propos recueillis par C. Mi face="EU Caron" ゥosz en 1964-1965). Dans ces conditions, on ne peut expliquer par un élan d’enthousiasme ou un aveuglement subit l’adhésion au nouveau régime de plusieurs écrivains de talent déjà célèbres avant guerre, tels Julian Przybo ご, Adam Wa face="EU Updot" 勞yk, Jaros face="EU Caron" ゥaw Iwaszkiewicz ou Jerzy Andrzejewski (1909-1983), dont le roman Cendre et diamant (Popiól i diament , 1947) est le classique de la Pologne populaire. Faute d’accorder leur soutien au nouveau régime, les écrivains risquaient d’être interdits de publication et rejetés en dehors de la vie intellectuelle ou même de la vie tout court; en acceptant des compromis, ils devinrent les écrivains officiels de la Pologne socialiste qui leur offrait, en contrepartie, l’aisance matérielle réservée aux écrivains, ainsi que le passeport et les devises indispensables pour voyager à l’étranger. Des jeunes gens qui avaient survécu à la guerre s’étaient aussi résolus à s’accommoder des nouvelles réalités pour faire leurs débuts littéraires; la plupart furent vite oubliés, mais certains révélèrent leur véritable talent, une fois libérés des contraintes politiques.

Le bref épisode réaliste-socialiste (1949-1956) ne laissa aucune œuvre de valeur. Les plus doués des écrivains qui y avaient participé firent amende honorable et devinrent d’ardents opposants dès la première crise du régime (1956): Adam Wa face="EU Updot" 勞yk, Jerzy Andrzejewski. Dès lors, il n’existe plus en Pologne de littérature officielle. Les protestations iront se multipliant contre la censure et toute ingérence des autorités politiques dans la vie artistique: à l’occasion de la crise de 1968, puis avec la création du Comité de défense des ouvriers (K.O.R.) en 1976, enfin avec la création du syndicat Solidarité en 1980. Les années de l’état de guerre qui suivent le coup d’État militaire du 13 décembre 1981 sont marquées par un élan de résistance au totalitarisme. Face à un régime définitivement discrédité, les intellectuels sont soutenus par tout un peuple, les médias officiels sont boycottés et les éditions clandestines (Nowa , Atelier indépendant d’édition , ou Zapis , L’Index ) se développent. Dans les années soixante-dix, Tadeusz Konwicki (né en 1926), qui avait débuté en créant des œuvres réalistes-socialistes, publie dans les éditions clandestines les tableaux littéraires les mieux réussis et en même temps les critiques les plus virulentes de la vie quotidienne dans la Pologne populaire (La Petite Apocalypse , Ma face="EU Caron" ゥa Apokalipsa , 1979). Son style est un mélange inimitable de tendresse lyrique et d’autodérision. Cet écrivain possède un don d’observation de la réalité contemporaine qui ne se dément pas dans la nouvelle période (Roman de gare , Cziftadlo , 1992).

Devant la pression des événements, la prose non romanesque a connu un grand développement: reportages littéraires, interviews, journaux et mémoires (W. Gombrowicz, T. Konwicki), autobiographies plus ou moins romancées (Henryk Grynberg, né en 1936, émigré depuis 1967, marqué par son sort d’enfant juif pendant la guerre), essais philosophiques (Leszek Ko face="EU Caron" ゥakowski, né en 1927). Andrzej Bobkowski rédige à Paris ses Esquisses à la plume. Paris 1940-1944 (trad. franç. En paix et en guerre ). Czes face="EU Caron" ゥaw Mi face="EU Caron" ゥosz (émigré depuis 1951, prix Nobel de littérature en 1980) – en parallèle avec son œuvre poétique monumentale – poursuit sa réflexion dans des recueils d’essais (Une autre Europe , Rodzinna Europa , 1959; Ziemia Ulro , La Terre d’Ulro , 1977). Dans les Mémoires de l’insurrection de Varsovie (Pami きtnik powstania warszawskiego , 1970), Miron Bia face="EU Caron" ゥoszewski (1922-1983) refuse d’organiser le chaos: il rapporte l’histoire avec les mots d’un homme simple qui ne plaque sur la réalité aucune idéologie. Le roman historique connaît un grand essor avec deux écrivains émigrés: Józef Mackiewicz (1902-1985) est tout aussi critique envers les communistes qu’envers l’Église ou les milieux de l’émigration (Droga donik せd , Le Chemin qui ne mène nulle part , 1955); W face="EU Caron" ゥodzimierz Odojewski peint la difficile coexistence des Polonais et des Ukrainiens sur les anciens territoires orientaux. En Pologne, les thèmes historiques sont un moyen de contourner la censure; ils permettent notamment de parler des territoires retirés à la Pologne après 1945: Andrzej Ku ごniewicz (1904-1993) fait revivre la Galicie polonaise à l’époque des Habsbourg (Le Chemin de Corinthe , 1984; Le Roi des Deux-Siciles , 1970). À l’inverse, Stanis face="EU Caron" ゥaw Lem (né en 1921) a trouvé refuge dans le futur: il est un maître de la science-fiction. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la critique littéraire se déplace des revues littéraires vers les instituts de recherche et les universités (Artur Sandauer, Jan Kott, Micha face="EU Caron" ゥ G face="EU Caron" ゥowi ski, Janusz S face="EU Caron" ゥawi ski, Edward Balcerzan). Dans les années soixante, le théâtre connaît un renouveau en affirmant son autonomie par rapport à la littérature, en insistant sur le contact avec le public et sur ses moyens propres (jeu, chant, danse, vision plastique, etc.). Jerzy Grotowski (né en 1933, émigré en 1981) prône un « théâtre pauvre » (1965) qui se fonde avant tout sur le corps de l’acteur et se veut un rituel auquel participe le public. Le spectacle Apocalypsis cum figuris (1968) rendit Grotowski célèbre dans le monde entier. Tadeusz Kantor (1915-1990), également peintre, impose une vision plastique qui relègue le texte au second plan. Son spectacle La Classe morte (1975), librement inspiré de textes de Schulz et de Gombrowicz, lui vaut la notoriété mondiale.

Des auteurs qui avaient refusé de « s’engager » firent des débuts retardés après 1956. Le poète Zbigniew Herbert (né en 1924) a recours à un narrateur, M. Cogito, pour peindre avec ironie le drame de l’homme du XXe siècle qui n’a d’autre choix que de défendre une cause perdue. On retrouve l’ironie et la réflexion philosophique dans les vers de Wis face="EU Caron" ゥawa Szymborska (née en 1923). La poésie de M. Bia face="EU Caron" ゥoszewski est un défi à la littérature: elle fait entendre la parole spontanée de l’individu privé qui contemple les choses de la vie sans le truchement d’aucun schéma. Stanis face="EU Caron" ゥaw Grochowiak (1934-1976) est le poète de la souffrance quotidienne, Edward Stachura (1937-1979) crée une prose poétique originale qui traduit sa quête personnelle. Pour les poètes de l’existentialisme chrétien, Dieu n’est jamais donné (Jan Twardowski, né en 1915). Marek H face="EU Caron" ゥasko (1934-1969) introduit dans sa prose le langage brutal et vulgaire des marginaux pour traduire sa révolte et son malaise. Les années soixante-dix voient débuter une génération de poètes qui protestent contre le mensonge de la presse (Ewa Lipska, née en 1945, Ryszard Krynicki, né en 1943, Stanis face="EU Caron" ゥaw Bara czak, né en 1946). Pendant l’état de guerre, les jeunes poètes (Tomasz Jastrun, né en 1950, Bronis face="EU Caron" ゥaw Maj, né en 1953, etc.) rejettent les stéréotypes de la dissidence et se tournent vers les problèmes éthiques et métaphysiques. S face="EU Caron" ゥawomir Mro face="EU Updot" 勞ek (né en 1930, émigré en 1963) est un maître de la parodie qui fait revivre le conte philosophique; ses pièces grotesques, où le rire côtoie l’angoisse, posent les questions fondamentales du XXe siècle, elles sont jouées dans le monde entier (Tango , 1964, L’Ambassadeur , 1978).

Les années quatre-vingt-dix marquent le début d’une nouvelle ère. Dans le pays redevenu libre, les anciennes maisons d’éditions clandestines ou d’émigration prospèrent au grand jour, les œuvres des émigrés sont lues avidement par un large public, de jeunes écrivains créent de nouvelles revues.

Pologne
(république de) état d'Europe orient., sur la Baltique, bordé par la Russie (région de Kaliningrad) et la Lituanie au N.-E., l'Ukraine et la Biélorussie à l'E., la Rép. tchèque et la Slovaquie au S. et l'Allemagne à l'O.; 312 677 km²; 38 200 000 hab. (croissance: plus de 0,5 % par an). Cap. Varsovie. Langue off.: polonais. Monnaie: zloty. Relig.: cathol. (env. 95 % baptisés, 78 % pratiquants). Géogr. phys. et hum. - La Pologne, "plaine" au sens littéral, au climat semi-continental, a été modelée par les glaciers quaternaires. La drainent la Vistule et l'Odra (Oder), qui se jettent dans la Baltique, au littoral sableux et rectiligne. Des montagnes et leur piémont occupent le Sud: Carpates au S.-E., massif de Bohême au S.-O. La pop., assez jeune, groupée au centre et au S., est urbanisée à plus de 60 %. écon. - Pendant plus de quarante ans, l'économie socialiste garda une agriculture familiale privée (75 % des terres). L'agriculture (céréales, seigle notam., pomme de terre, betterave à sucre, élevage bovin et porcin) et la pêche ne couvrent pas les besoins. L'industrie lourde, bénéficiant du charbon de haute Silésie, de cuivre, de plomb et de zinc, souffre d'installations souvent vétustes; les biens d'équipement et de consommation restent insuffisants, en dépit des efforts consentis depuis 1970. Appliqué avec vigueur dès 1989 et bénéficiant de l'aide du F.M.I., un plan d'assainissement a permis de réduire les déficits publics; un programme de privatisations (1990) a suivi, mais le chômage s'est développé, les prix ont grimpé. Toutefois, les bons résultats écon. de l'année 1996 ont encouragé les investisseurs étrangers. En attendant que sa demande d'adhésion à l'Union européenne soit prise en considération, la Pologne a créé en 1993 l'Accord de libre-échange d'Europe centrale avec la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Hist. - L'existence, sur le territoire de la Pologne, de tribus slaves est attestée aux Ve et VIe s. Un premier état polane (entre l'Oder, le Bug, la Baltique et les Carpates) se forma au Xe s. autour de Gniezno et de Poznan avec Mieszko Ier (v. 960-992), qui se convertit en 966 au christianisme et plaça la Pologne sous la protection pontificale. Son fils, Boleslas Ier le Vaillant (992-1025), agrandit le territoire. Dès l'an 1000, la création d'un archevêché métropolitain assura l'autonomie de l'église de Pologne. Mais, divisée entre les quatre fils de Boleslas III (m. en 1138), la Pologne souffrit des attaques et des annexions opérées par ses voisins (chevaliers Teutoniques, princes russiens) et des invasions mongoles. Ladislas Ier (1320-1333) réunifia le pays (moins la Silésie et la Poméranie, qui restèrent germaniques). La Pologne, accrue de la Galicie et de la Volhynie (le N.-O. de l'Ukraine actuelle), connut une ère florissante sous Casimir III le Grand (1333-1370). Son successeur, le roi de Hongrie Louis Ier d'Anjou, accorda des privilèges à la noblesse pour que sa fille Hedwige règne conjointement avec son époux, le grand-prince de Lituanie Ladislas Jagellon, qui vainquit les chevaliers Teutoniques (1410). Au XVe s. et surtout au XVIe s., la Pologne fut à l'apogée de sa puissance territoriale (union avec la Lituanie, 1569), politique et économique. Elle participa au renouveau culturel (Copernic), notam. sous Sigismond Auguste (1548-1572). Toutefois, l'étendue du pays accrut la puissance de la noblesse. Le XVIIe s. fut une époque de luttes. En 1648, les révoltes des Cosaques ruinèrent le pays qui, entre 1655 et 1667, dut céder la Livonie intérieure à la Suède, l'Ukraine, à l'E. du Dniepr, à la Russie et abandonner la suzeraineté sur le duché de Prusse. En revanche, appelé par l'Autriche, Jean Sobieski arrêta les Turcs devant Vienne (1683). Au XVIIIe s., Prusse et Russie s'immiscèrent dans les affaires du pays (par l'intermédiaire de nobles) pour entraver tout progrès. Sous Stanislas II Poniatowski (1764-1795), l'insurrection des patriotes (Confédération de Bar), tenta, de 1768 à 1772, de s'opposer aux diktats de la Prusse et de la Russie. Celles-ci se partagèrent en 1772 le pays avec l'Autriche. Un deuxième partage eut lieu en 1793, puis un troisième, après l'insurrection de Kosciuszko, en 1795: le royaume de Pologne disparut. à partir du duché de Varsovie, Napoléon Ier rétablit une entité polit. polonaise, mais sans en proclamer l'indépendance (1807-1814). Le congrès de Vienne (1815) réalisa un nouveau partage, dans lequel la Russie eut la plus grosse part; elle constitua la Pologne centrale en royaume autonome. Le soulèvement de 1830-1831 fut noyé dans le sang, et les libertés furent supprimées. En 1861-1863, la révolte héroïque des "Faucheurs" fut sévèrement réprimée. La germanisation continua dans les terres prussiennes, mais l'Autriche tint compte, à partir de 1861, du particularisme polonais. Envahie par l'Allemagne en 1914, la Pologne ressuscita en 1918. La guerre polono-soviétique s'acheva (1921) au bénéfice de la Pologne. En 1921, la Pologne se donna une Constitution démocratique, mais la crise écon. entraîna la dictature de Pilsudski (1926-1935), puis celle des militaires (1935-1939). Alliée avec la France et l'Angleterre, la Pologne prit des garanties auprès de l'Allemagne (traité de non-agression en 1934), et participa au dépeçage de la Tchécoslovaquie en annexant Teschen (sept. 1938). Les revendications d'Hitler (notam. sur Dantzig) ramenèrent tardivement la Pologne vers l'alliance franco-anglaise. Attaquée le 1er sept. 1939 par l'armée all., puis par l'armée sov. le 17, la Pologne disparut, partagée entre les vainqueurs. De juillet 1941 à l'automne 1944, toute la Pologne fut soumise à l'Allemagne: 6 millions de Polonais, dont 3 millions de juifs, moururent; Varsovie fut rasée après l'insurrection de l'été 1944. En 1945, le pays (que l'armée sov. avait "libéré") fut "déplacé" de 300 km vers l'ouest, échangeant 170 000 km², cédés à l'U.R.S.S., contre un territoire d'un peu plus de 100 000 km², d'où les Allemands furent expulsés (frontière Oder-Neisse). Sous la pression sov., un gouvernement procommuniste prit le pouvoir dès 1945. En 1947, la Pologne devint une démocratie populaire, dominée par le Parti ouvrier unifié (POUP; communistes et socialistes ralliés), alignant sa politique sur celle de l'U.R.S.S. Une crise politique, l'"octobre polonais" (1956), fut dénouée par l'arrivée au pouvoir de W. Gomulka. Mais en déc. 1970 des manifestations ouvrières, durement réprimées, provoquèrent sa chute. Son successeur, E. Gierek, tenta une politique d'expansion industrielle accélérée et d'ouverture à l'Occident. Mais la situation se dégrada à nouveau à partir de 1976 et aboutit à un vaste mouvement de grèves en 1980. En sept. 1980, Gierek fut remplacé à la tête du parti par S. Kania; puis les syndicats libres Solidarnosc, animés par Lech Walesa, furent autorisés. Les revendications populaires et l'influence du clergé, renforcée par l'élection du pape polonais Jean-Paul II (1978), menaçaient le régime. En oct. 1981, le général Jaruzelski devint chef du parti et chef du gouvernement. Il proclama l'"état de guerre" le 13 déc.: les syndicats Solidarnosc furent suspendus, leurs chefs arrêtés. Des grèves éclatèrent, durement réprimées. L. Walesa fut libéré en nov. 1982, l'état de guerre suspendu en juillet 1983, mais la situation écon. ne cessa de se détériorer. Acceptant de négocier avec le gouv. (1988) l'arrêt des grèves, L. Walesa et Solidarnosc obtinrent des élections (juin 1989), au terme desquelles T. Mazowiecki (Solidarnosc) forma un gouv. de coalition avec les communistes du POUP (scindé en deux partis sociaux-démocrates en 1990). En 1990, L. Walesa remporta les élections présidentielles. Les élections générales d'oct. 1991 ont porté à la Diète une trentaine de partis. Hanna Suchocka, Premier ministre dep. juil. 1992, a relancé les réformes libérales. En sept. 1993, les sociaux-démocrates ont remporté une demi-victoire à de nouvelles élections législatives et formé un gouv. de coalition. En 1995, le social-démocrate Alexandre Kwasniewski a remporté l'élection présidentielle contre Walesa. En 1997, Solidarnosc a remporté les législatives (33,8 %) contre les sociaux-démocrates (26,8 %); Jerzy Buzek, Premier ministre, a réuni une coalition de droite. Cette m. année, la Pologne a adopté une nouvelle Constitution et a intégré l'OTAN. Depuis 1997, la Pologne a le statut d'observateur au sein de la Francophonie. En 1998, le concordat signé avec le Vatican en 1993 a été ratifié.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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